Alain Rémy

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Impact : Vous avez été nommé ambassadeur dans un pays auquel votre parcours professionnel ne prédisposait guère. Quelles ont été vos réactions quand vous avez appris le choix ainsi fait par les autorités françaises ?
Alain Rémy : D’abord la surprise, bien sûr ! Vers la fin de mon séjour en Ukraine, j’avais formulé des vœux tenant compte de mes expériences passées et, de ce point de vue, ma nomination en RDC fut totalement inattendue. Mais la curiosité intellectuelle a rapidement pris le dessus et j’ai été séduit par une décision dont j’ai vite réalisé qu’elle était flatteuse, compte tenu de l’importance de la mission. Déjà à Paris, j’avais été étonné par l’ampleur des contacts qu’il m’avait fallu prendre pour préparer ma prise de fonctions. Et depuis que nous sommes arrivés à Kinshasa, mon épouse et moi, j’ai été frappé par le potentiel d’actions et d’interactions que nous pouvons développer, Français et Congolais.

Vous avez cependant travaillé dans des pays ou régions au moins aussi sensibles que la RDC. On pense à l’Algérie, à Jérusalem, à l’Ukraine. Quels enseignements avez-vous tirés de ce parcours, presque «tout sécuritaire» ?
Il ne faut pas grossir la dimension sécuritaire. Je n’en suis d’ailleurs pas un expert, même si j’ai été amené à vivre dans des environnements parfois complexes. Et, d’autre part, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, aucun poste ne peut se considérer à l’abri des menaces de cette nature. Qui pouvait penser, dans les années 2000, que la Tunisie et l’Egypte, par exemple, deviendraient les théâtres des printemps arabes, avec les débordements que l’on sait. En d’autres termes, il n’y a plus de zone à « risque zéro ».
Dès lors, ce qui est attendu d’un ambassadeur, c’est sa capacité à gérer une équipe en situation de crise, du reste pas nécessairement d’ordre sécuritaire : je pense, par exemple, à la dégradation d’une situation politique, à une catastrophe naturelle, à une pandémie comme on en voit en Afrique. Il est vrai que sur le plan sécuritaire, j’ai été aux premières loges à Alger, où j’étais ministre conseiller, donc aussi officier de sécurité dans les années 90, plus tard à Jérusalem, et encore plus tard à Kiev. Mais quel que soit le poste concerné, je n’y ai pas fait « que du sécuritaire ». Cette question était même secondaire à Jérusalem et en Ukraine, où il s’agissait plutôt de faire travailler des équipes en leur donnant un certain nombre d’objectifs et de moyens, dans le sens des intérêts de la France.

Justement. Comment avez-vous fait pour combiner la défense des intérêts de la France, importants dans les régions où vous avez servi, et ces contraintes de sécurité pour vous, vos proches et votre communauté ?
En fait, de manière très variable. Dans un poste comme Alger, à l’époque, la dimension sécuritaire primait en effet sur tout le reste. Tous les agents de l’ambassade étaient regroupés sur un site unique, le « Parc Peltzer », et toutes nos activités étaient conditionnées par les impératifs d’ordre sécuritaire. Ces derniers étaient en permanence dans nos esprits. Ce faisant, nous avions beaucoup de moyens pour nous protéger et cela ne nous a pas empêchés de travailler sur des actions concrètes, de nature culturelle ou économique. Nous avons reçu des délégations d’entreprises et promu l’installation de banques françaises à Alger, par exemple. En résumé, la situation sécuritaire ne nous a pas interdit de développer la relation bilatérale.
Rien de tel à Jérusalem, où nous avons, mon épouse et moi, eu la chance de séjourner à une période où il n’y avait pas d’attentats, contrairement à la période précédente, au début des années 2000. Etant arrivé en 2005, j’ai donc pu consacrer tout mon temps au travail de coopération culturelle, au développement des relations politiques. J’ai notamment entretenu des relations régulières avec le président Mahmoud Abbas et ses principaux collaborateurs. De nombreuses délégations françaises venaient à Jérusalem et à Ramallah, et même à Naplouse ou Hébron. Certes, la dimension sécuritaire restait pregnante. Mais elle n’était pas une obsession, sauf à Gaza où nous avions un centre culturel en plein centre-ville, avec une petite communauté française totalement exposée à toutes les problématiques locales.
Autre cas de figure pour ce qui est de Kiev où, arrivés en 2011, nous nous sommes tout de suite sentis en totale sécurité, ma femme et moi. Ce n’est qu’à la fin de l’année 2013 que la situation a commencé à évoluer. Mais là encore, je n’ai jamais éprouvé de sentiment d’insécurité, en tout cas à titre personnel. Certes, il était devenu plus compliqué de défendre les intérêts de nos entreprises et plus généralement de soutenir la transformation de l’Ukraine. Mais même dans cette période où les questions sécuritaires étaient présentes, elles n’éclipsaient pas le reste et nous avons continué, peut-être même plus qu’auparavant, à conforter la relation bilatérale, politique, économique, culturelle, ainsi que l’ancrage de l’Ukraine à l’Europe par la signature d’un Accord d’Association.
Pour conclure, aucune de mes expériences ne fut totalement transposable d’un pays à l’autre. Et dans aucune des régions dont je viens de parler, la situation sécuritaire n’a empêché que se développe la dimension traditionnelle d’une action diplomatique.

Vous venez prendre vos fonctions dans le plus grand pays francophone du monde. Et si vous n’avez pas encore présenté vos lettres de créance, vous avez sans doute déjà des projets et des messages à l’intention de vos interlocuteurs congolais. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
Vous ne serez pas étonné que je réserve une réponse complète pour l’entretien que je pourrais avoir à l’occasion de la remise de mes lettres de créance au Président Kabila.
Je peux cependant vous dire que j’entends, et c’est évidemment une attente de nos autorités à Paris, travailler à rehausser la relation bilatérale. Nous avons en RDC un magnifique outil de travail : une belle ambassade, avec des services étoffés qui animent une grande diversité de coopérations. Je pense au travail qui a été accompli par exemple avec la contribution de la France à la création de l’ENA de RDC. Mais je n’oublie pas ce que nous faisons, via des financements multilatéraux, en matière de santé ou, grâce à l’implication de l’Agence Française de Développement (AFD), dans le domaine de l’eau et de l’assainissement ou de la formation professionnelle. J’ai pu mesurer l’importance de certains de ces projets à l’occasion de la visite récente d’une délégation parlementaire française. Et puis il y a la coopération culturelle, avec cette dimension francophonie qui est en effet essentielle ici, et sur laquelle je souhaite faire porter, peut-être davantage encore, nos efforts.
Mais la relation bilatérale doit aussi embrasser le niveau politique. J’ai été frappé, dès le début de notre séjour, par la chaleur de tous les Congolais que nous avons rencontrés, par les mots qu’ils ont utilisés pour nous accueillir. Et j’ai le sentiment que nous avons une marge de développement, une marge de rapprochement sur le plan politique, qui vient peut-être aussi justement de ce que nous partageons la même langue, que nous nous comprenons facilement.
J’en veux pour preuve, et c’est une autre de mes priorités, l’intérêt de nos amis congolais pour la Conférence de Paris, qui se déroulera à partir du 30 novembre. Dans ces domaines, si essentiels aujourd’hui au Congo, de l’environnement et du climat, il y a une proximité naturelle qu’il faudra développer en nous appuyant sur tous les leviers à notre disposition.
Mais ce faisant, et puisque je parle de politique, j’entends respecter la souveraineté de la RDC. C’est un grand pays, de par sa géographie, mais aussi de par son histoire. Sa population s’est forgée, au fil des épreuves, un sentiment national, un destin national. Son parcours en fait un Etat qui compte et dont la France respecte le statut international.

Dernière question qui ne vous surprendra pas. Vous êtes à la tête d’une communauté française importante. Quel message souhaitez-vous lui faire passer à votre arrivée ?
À l’heure qu’il est, je n’ai évidemment pas rencontré la plus grande partie de nos compatriotes. Je comprends qu’ils sont effectivement nombreux et je m’en réjouis. Donc je n’ai pas un, mais plusieurs messages, selon les sujets qui peuvent les concerner.
Aux chefs d’entreprises françaises d’abord : j’entends mettre à profit le dialogue que j’entretiendrai avec les autorités congolaises de façon à améliorer les conditions dans lesquelles ils exercent leurs activités économiques, commerciales, industrielles ou financières. Je les assure de ma totale disponibilité et j’aurai l’occasion, dans les toutes prochaines semaines, de le leur confirmer. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les premiers groupes de Français que j’ai rencontrés étaient les Conseillers du Commerce Extérieur de la France (CCEF), les responsables de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-congolaise (CCIFC) et ceux du Club Français des Affaires (CFA).
À nos compatriotes qui sont touchés par le problème de l’adoption, sujet délicat et douloureux pour les familles qui sont dans l’attente de l’arrivée en France d’un enfant qu’ils ont adopté légalement, je dirai qu’ils peuvent compter sur mon engagement, avec l’appui des services de l’ambassade, pour relayer leurs messages et rechercher, en liaison et en concertation étroite avec les autorités congolaises, une solution permettant les regroupements attendus depuis plusieurs années.
Autre catégorie de Français à qui je voudrais m’adresser : les parents d’élèves mais aussi les professeurs de nos établissements d’enseignement. Je travaillerai de façon à ce que les conditions d’activité de nos lycées français soient les plus harmonieuses et les plus efficaces possibles. Les écoles françaises dans le monde sont bien souvent des établissements d’excellence. C’est le cas à Kinshasa et je ferai tout pour que cette situation perdure.
Je n’oublie pas non plus tous ceux de nos compatriotes qui travaillent en province et qui sont concernés par les problèmes que je viens d’évoquer ou par d’autres sujets. Je ne perds pas de vue que de l’ouest à l’est et du nord au sud du pays, les distances sont immenses. Nous avons la chance d’avoir un réseau important et étendu en RDC, notamment culturel avec nos Instituts et nos Alliances françaises. Il a d’ailleurs vocation à s’étendre et j’aurai bientôt le plaisir d’inaugurer l’antenne de l’institut français de Bukavu. Ce réseau est à la disposition des Congolais comme des Français.
Mais mon soutien ne se limitera pas à la coopération culturelle et éducative. En témoigne le déplacement que j’entreprendrai très prochainement dans le Bas-Congo à l’occasion de l’escale d’un bâtiment de la marine nationale française. Une première depuis 24 ans ! J’en profiterai pour y célébrer la coopération militaire franco-congolaise et pour rencontrer les dirigeants des entreprises françaises installés dans la région.

Donc l’ambassadeur de la relation franco-congolaise et de tous les Français, dans tout le pays ?
On ne saurait mieux dire !

Propos recueillis par PL

Photo : Catherine Trautes