Ali 74, le combat du Siècle

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Retour à Kinshasa, carnet de route.

Par Nicolas Bonneau, Cie La Volige

5 décembre 2017, Roissy, aéroport. Veille du départ.

Cinq ans après, ça y est, nous y sommes, nous retournons à Kinshasa. J’y suis allé la première fois en juin 2012 pour préparer le spectacle Ali 74, le Combat du siècle, qui relate le célèbre combat de boxe entre Mohamed Ali et George Foreman, dans l’ancien Zaïre de Mobutu. Un événement à la fois sportif et politique, devenu depuis une sorte de légende contemporaine. C’est cette histoire-là que j’ai voulu raconter. C’est pour cela que je suis venu sur place. Le spectacle a depuis vécu, avec près de deux cent représentations, une nomination aux Molières, et nous n’avons eu de cesse de vouloir revenir pour redonner ce spectacle aux Congolais, revoir les gens rencontrés ici, notamment la compagnie Tam Tam qui nous avait alors accueillis. Dans quelques heures, la boucle sera bouclée.

6 décembre. Une nuit au Grand Hôtel.

Première nuit à Kinshasa. Et toujours la même impression en empruntant la route qui va de Ndjili vers le centre ville. Une route qui grouille de monde même la nuit, une sorte de chaos fascinant, de Far-West où les voitures côtoient les vendeurs à pieds, où tout est spectacle. Nous sortons de la voiture de L’Institut Français, la clim contraste avec la chaleur moite, et nous nous retrouvons dans le hall de l’hôtel Intercontinental, où logeait George Foreman en 1974, comptoir et marbres blancs sur lesquels nous déposons nos douze valises. Plus tard, sur le balcon de la chambre 123, Mikael, Mélanie, Ronan, Clément et moi, regardons la vue sur la ville et le fleuve Congo, un frisson nous envahit, le fantasme est prêt à affronter la réalité.

7 décembre. Arrivée à Lubumbashi.

Après quelques heures de sommeil, direction Lubumbashi, à l’est du Pays. La route qui part de l’aéroport de Luano offre une vue sur la ville, qui semble accrochée à une terre de couleur rouge, celles des mines qui font la réputation et la richesse de la province du Katanga.

 

9 décembre. Première date à Lubumbashi.

Nous allons jouer notre première date au Congo, dans une salle qui résonne comme un gymnase, avec dix fois moins de projecteurs qu’habituellement, mais tout fonctionne. Le public arrive, plus d’une centaine de personnes. Mais on attend. On attend. On attend le gouverneur. Il est en retard. Il arrive avec ses gardes du corps, entourés de caméras. J’entre sur scène. J’hésite à faire une blague sur le gouverneur en retard. Je la fais quand même. Il ne rit pas. Personne ne rit d’ailleurs. Je refais une blague sur l’électricité et la coupure qu’il y a eu juste avant de commencer. Personne ne rit non plus. En quelques minutes, je fais l’apprentissage de l’humour en pays étranger, du second degré qui n’est pas le même partout. Et puis le spectacle se passe, une très belle écoute, intense, les applaudissements chaleureux, les rencontres dans la cour de l’Institut, avec les Congolais et les Français présents. L’un d’eux : « Vous n’avez pas peur de vous faire arrêter par les services secrets avec ce que vous dites dans votre spectacle ? ici, un Congolais ne pourrait pas dire cela… »

Je ris. Mais quand le lendemain matin, on frappe à 6h00 du matin à la porte de ma chambre d’hôtel, je me réveille en sursaut :

« et si c’était les services secrets ? »

De retour à Kinshasa, nous commençons deux jours d’atelier. Une formation autour du conte contemporain, avec des conteurs et slameurs kinois, avec Mélanie et moi. Je les incite à raconter des choses d’aujourd’hui, des anecdotes de la vie à Kinshasa. A me raconter Kin la belle, la furieuse, à m’en faire un portrait. Bientôt surgissent les Shégués, enfants des rues, les Kulunas, bandits redoutés, les histoires de guerre, de transports interminables, de sorciers venus du village, de militaires corrompus, de ministres incompétents… les conteurs critiquent, revendiquent, donnent leur regard sur un pays qu’il faut reconstruire.

14 décembre. Ali à Kinshasa.

C’est le grand soir tant attendu. La halle de la Gombe se remplit. Ils seront plus de quatre cents sous la halle. Un instant, en entrant sur scène, je suis déçu. La réalité n’est pas à la hauteur de mon rêve. Et puis je commence à parler, la musique démarre, la première image, les mots résonnent comme prononcés pour la première fois. Quand démarre le morceau Tout est blanc, inspiré d’un discours de Mohamed Ali et Malcom X, un frisson parcourt le public. Le double sens s’impose peu à peu. Peu à peu, la réalité remplace le fantasme, une réalité différente mais tout aussi belle et émouvante. En descendant de scène, les kinois viennent nous parler, d’eux, de leur vie, de leur pays, beaucoup d’artistes nous remercient pour notre façon de raconter leur pays. Un jeune slameur, Micromega, rencontré lors de l’atelier, me glisse à l’oreille :

« merci pour ta participation à l’immortalisation de l’histoire de notre Nation. »

La boucle est bouclée. Demain, après une dernière bière, nous traverserons le fleuve. Direction Brazza.

Ali 74, le combat du Siècle.

  • Récit, Nicolas Bonneau
  • Musique, Mikael Plunian, Mélanie Colin Cremonesi, Fannytastic
  • Son, Ronan Fouquet
  • Lumière et régie générale, Clément Henon