Amal Kharrat : « Mémoires de femmes »

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Le fil rouge de cette exposition est la situation des femmes d’Afrique, d’Orient et d’ailleurs, femmes en détresse, conséquence des guerres dues à un mauvais partage des richesses.
Une vidéo intitulée « Portraits de Femmes » se dévoile derrière un rideau de bambou. Sombre tableau de femmes, dont le regard teinté de tristesse, tente de captiver notre regard et sans même rien dire, nous questionne sur le devenir de leur monde. Si Amal pose cette question fondamentale : « pensez-vous que l’on puisse les sauver du monde injuste dans lequel elles essaient de survivre ? », c’est pour nous contraindre à nous interroger : que faisons-nous pour elles pour que leurs vies changent ? Mais s’accrocher à la vie, c’est encore là une épreuve qui demande du courage. En écho à ces femmes, une installation/ espace carcéral avec un matricule au sol, écrit en lettres rouges, rend hommage à un grand homme qui fût et reste une grande leçon de courage pour l’humanité. Le vide de cet espace exprime le silence et le manque de liberté, mais une lueur d’espoir est perceptible à travers les murs de bambous de la cellule de Mandela.

De métal et de toile
Une série de tableaux en métal doré et cuivré jouxte cette installation vidéo. Ces métaux qui renvoient aux richesses mal partagées, présentent différentes déformations qui suggèrent que, malgré la dureté du matériau, un changement de l’état des choses reste possible. Par opposition à la série de tableaux en métal, une série de toiles peintes « Enfants à la balançoire » reflètent innocence et liberté…
Les femmes de la vidéo continuent à nous émouvoir dans une installation vivante, petit théâtre inventé au centre de l’espace d’exposition, où huit comédiens de l’Institut National des Arts (INA) et du Théâtre National, mis en scène par Amal, dans une errance, expriment leur douleur qui coule dans une rivière au lit rouge…
Un des murs de ce théâtre est une sculpture/échafaudage en fer où des pierres ressemblant à des crânes sont suspendues par un fil de fer, échafaudage qui se veut le reflet « de la cruauté et de l’inertie du monde face à la situation de ces femmes ». Beaucoup d’encre a coulé à leur sujet, mais depuis la nuit des temps c’est le même sort qu’on leur réserve, les guerres se terminent sur leurs corps comme s’il s’agissait d’un champ de bataille. C’est à travers cette installation vivante qu’Amal demande qu’on pose un nouveau regard sur ces femmes et pour penser, de façon responsable, les relations qu’on a avec elles, pour éviter que l’histoire ne soit une éternelle répétition. On ne dira jamais assez combien le bien-être des femmes fait avancer la civilisation tout entière.
L’autre mur du théâtre est fait de mots dorés empruntés à un poète palestinien et sur une vidéo projetée au sol, formant un grand carré bleu, une petite fille, à moitié arabe, danse en toute innocence sur une chanson d’un bluesman israélien.
L’ensemble forme un monde harmonieux, une image qui laisse entrevoir la possibilité d’un monde en paix, alors que le chaos règne depuis les temps bibliques.

Travail sur la mémoire
Dans ce même théâtre, en parallèle avec le portrait des femmes : l’Enlèvement d’Europe, princesse phénicienne, fille du roi de Tyr, actuel sud Liban. Des hommes blancs, venus du large, ont aperçu Europe. Zeus .pris par la beauté d’Europe et par sa chevelure splendide se métamorphose en taureau blanc aux cornes en forme de demi-lune, pour attirer la belle Europe. Zeus enlève Europe et l’emmène loin des siens. Ses frères partent à sa recherche mais ne la retrouvent jamais. Ils offrent à l’Occident, en mémoire d’Europe, non pas leur revanche mais l’alphabet phénicien, premier alphabet de notre humanité.
Tout autour de ce théâtre vivant sont suspendues des toiles peintes où les histoires de ces femmes continuent de nous interroger. Avec une pièce maîtresse où un cerf affamé de pouvoir se regarde dans des miroirs brisés, au sol, dans un monde où il ne reste des femmes que « leur regard ». Sous une autre pièce, se trouve la « Robe Noire », symbole de séduction et de tragédie…
Dans une salle sanctuaire, se révèle l’installation vidéo « la Forêt » qui est une éternelle confrontation entre la vie et la mort. Un travail sur la mémoire et la sauvegarde de la forêt, véritable richesse pour l’humanité.
Une installation se rapporte au « Symbole de l’infini », dessiné au sol par des flammes de bougie. Ce symbole est signe de « renaissance » pour notre humanité après le jour tant redouté par le calendrier Maya le 12.12.12. Ce signe représente l’unité de l’art et de la nature, une nouvelle matrice de pensées pour imaginer d’autres relations entre les êtres humains au-delà des différences.
C’est une participation à la diffusion du « symbole de la renaissance » tel que propos. Par Michelangelo Pistoletto.

Plaidoyer et questionnement
« Mémoire de femmes », plus qu’une simple tribune en faveur de la condition féminine en RDC, en Orient ou ailleurs, a pour but de susciter un questionnement sur ce qu’il y a lieu de faire pour changer les choses. Durant l’exposition, « Les fiançailles académiques », deux courts-métrages d’Amal Kharrat ont été projetés pour célébrer la journée de la femme. Courts-métrages qui sont devenus des outils pédagogiques au Congo…
Pour clôturer l’exposition, une avant-première de son dernier documentaire a été présenté à une foule nombreuse de professeurs et d’étudiants de l’INA. « L’institut national des arts de Kinshasa, demain… » un documentaire plaidoyer de 55 minutes, qui retrace les péripéties de cette institution face à l’expropriation de son site qui accueille 1 200 étudiants, 1 000 élèves de l’INAS (préparatoire à l’INA) et 300 professeurs, qui luttent avec beaucoup d’acharnement pour former des artistes comédiens, des musiciens et des animateurs culturels au Congo et dans la région.
L’exposition entière, chargée de symboles, qui amènent une profonde remise en question, traduit l’expression d’une artiste pluridisciplinaire pour qui l’image sous toutes ses formes reste marquée par une sorte de magie.

Nabil Ben Mahdi

Photo : Alain Huart