Au-delà de la bancarisation

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IMPACT : Vous dirigez un établissement financier qui s’est investi dans la bancarisation des salaires des fonctionnaires. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
Hassan Wazni : J’y ai vu une opportunité, pour la Sofibanque, de s’ouvrir à un très grand nombre de clients en un temps record. De fait, 115 000 fonctionnaires ont aujourd’hui leur compte dans nos livres. Mais c’est aussi une possibilité que nous offrons à ceux qui ont des salaires modestes, tels que les personnels d’exécution de la fonction publique, d’avoir accès à un établissement financier. Pour le moment, certes, on ne parle que de paye ; mais j’ai bon espoir de passer rapidement à l’étape suivante, celle de « l’inclusion financière » c’est-à-dire l’accès des intéressés aux services de prêts à la consommation, de crédit, etc. J’ajoute que, ce faisant, nous rendons service, non seulement à l’Etat mais aussi à ceux qui le servent et qui reçoivent désormais la totalité de leurs émoluments, ce qui n’était pas toujours le cas auparavant. Aujourd’hui, malgré les difficultés d’accès à certains territoires éloignés, la bancarisation est un succès et ses bénéficiaires ne le regrettent pas.

IMPACT : Vous parlez justement de territoires éloignés. Or si la Sofibanque est solidement installée à Kinshasa, tel n’est pas le cas en province. Comment faites-vous pour travailler dans ces zones reculées ?
H. W. : La Sofibanque n’est pas la seule dans ce cas. Dans certaines régions, vous ne verrez aucun établissement financier, voire aucune installation téléphonique. Nous avons donc résolu le problème de deux façons. Dans les zones où la téléphonie fonctionne, nous pratiquons le « mobile banking », la Sofibanque ayant d’ailleurs été la première banque à utiliser ce système pour verser leur traitement aux fonctionnaires. Dans les endroits où il n’y a ni réseau de téléphonie, ni a fortiori d’établissement financier, nous dépêchons des équipes mobiles qui se déplacent pour « faire la paye ». J’avoue que le fait d’aller au-devant des clients attise notre appétit de nous installer dans ces régions éloignées…

IMPACT : En peu de temps vous avez hissé la Sofibanque au troisième rang des établissements pratiquant la bancarisation. Comment expliquez-vous ce succès ?
H.W. : Je ne vais pas vous confier le secret de notre réussite pour éviter d’être copié (sourire). Mais je voudrais profiter de votre question pour rendre hommage aux employés de la Sofibanque qui font un excellent travail. Ils peuvent certes s’appuyer sur un logiciel informatique de très haute qualité qui permet d’ouvrir les comptes en banque « bulk », garantissant la saisie d’un très grand nombre de clients en un temps record. Donc, l’outil informatique, un personnel de qualité et un suivi que j’effectue personnellement avec l’ensemble de la direction générale de la banque. Nos actionnaires, de surcroît, nous soutiennent. En définitive, je vous ai donné les clés de notre réussite…

IMPACT : Tout ceci ne s’est sans doute pas fait facilement. Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées initialement et comment avez-vous pu les résoudre ?
H.W. : Les difficultés ont été nombreuses et parfois sérieuses. Au-delà de la fiabilité des listes de fonctionnaires bénéficiaires, nous avons été confrontés à des fraudes concernant les cartes d’identité ou d’électeur. Certaines de nos équipes locales ont été prises en otage et l’un de nos employés a même été blessé par balle. Mais les problèmes ont été réglés peu à peu, en coordination avec le comité de suivi de la paye. Ce dernier, il est vrai, est dirigé par M. Kayembe, directeur général de la Banque Centrale, qui est un grand connaisseur du système bancaire. Il est à même de comprendre nos difficultés. Aujourd’hui, je pense donc pouvoir dire que nous commençons à voir le bout du tunnel. Il reste cependant beaucoup de travail à faire à titre d’exemple, le vice-premier ministre a dernièrement mis en place un logiciel de suivi des traitements ; mais au-delà de l’intérêt et de l’importance de cet outil, l’ensemble du processus requerra encore beaucoup de travail de terrain. Il faudra, à mon avis, entre six mois et un an pour que l’ensemble des acteurs maîtrise parfaitement la chaîne de la paye.

IMPACT : Quelles devraient être selon vous les prochaines étapes de la bancarisation de l’ensemble de la fonction publique ?
H.W. : Nous sommes en négociation constante avec le gouvernement qui, fort heureusement, nous prête une oreille attentive. Déjà pour améliorer le processus en lui même, c’est-à-dire pour améliorer le fonctionnement des étapes avant, pendant et après la paye. Mais aussi pour revoir la rémunération des banques, afin qu’elle tienne compte de façon plus équitable des difficultés rencontrées. Car s’il est vrai que le gouvernement travaille dans un contexte budgétaire contraint, nous avons, en ce qui nous concerne, un travail que nous ne pourrons faire convenablement que si nos établissements sont correctement défrayés. Or il y a peu, les arriérés dus par l’Etat atteignaient plusieurs millions de dollars, ce qui a placé certaines institutions dans une situation difficilement supportable. Enfin, au-delà des aspects financiers, il y a un certain nombre de problèmes techniques qui doivent être définitivement résolus : le renforcement de la véracité des listes, la sécurité de l’accès à certaines régions…

IMPACT : Changeons de registre si vous le voulez bien. Récemment, vous avez été confortablement élu troisième vice-président de la prestigieuse ACB, aux côtés de Michel Losembe, lui-même réélu président. Que comptez-vous faire de ce mandat ?
H.W. : Je voudrais tout d’abord souligner que mon élection témoigne de la reconnaissance, par mes pairs, d’une implication sans faille de la Sofibanque et de son personnel en matière de bancarisation des fonctionnaires, processus que nous avons même enrichi en introduisant le « mobile banking ».
Je vais donc, en premier lieu, continuer de soutenir ce dossier. Mais je vais aussi promouvoir d’autres projets au sein de l’ACB : par exemple la création d’un « switch » pour la monétique, l’ouverture d’une chambre de compensation locale en dollars, la mise en place d’une centrale des risques pouvant être cogérée par l’ACB et qui permettrait d’améliorer le système bancaire en RDC… Ces projets ne sont pas nouveaux mais je vais essayer d’aider notre président à en faire une réalité, aux côtés des deux autres vice-présidents que sont la Standard Bank et la Fibanque.

IMPACT : Vous faites partie des généreux mécènes de l’institut français de Kinshasa et de la revue Impact. Pourquoi un banquier s’intéresse-t-il tant à l’action culturelle ?
H.W. : Il me paraît normal qu’en qualité de Français, je soutienne des initiatives telles que votre magazine et que j’aide l’institut français de Kinshasa qui représente, à mes yeux, un peu de France en RDC. Je crois aussi que c’est une question de solidarité et j’encourage tous mes compatriotes à faire de même. La Sofibanque est désormais un partenaire privilégié de la Halle de la Gombe. Or plus nous serons nombreux à l’aider, plus nous aurons la chance d’assister à un nombre croissant de manifestations culturelles de qualité.
De la même façon nous avons été les premiers, avec Orange, à soutenir le magazine Impact. Un an après la sortie de son premier numéro, je suis heureux de dire que je ne le regrette pas et j’espère qu’Orange et Sofibanque feront tous deux partie, en 2014, d’une longue liste de mécènes.
C’est en tout cas le vœu que je formule en ce début d’année, en souhaitant à ses lecteurs tout le bien qu’ils puissent désirer, pour eux et pour leurs proches.

Propos recueillis par Philippe Larrieu

Illustration : Tembo Kash