Balabala Ciné : cinquième prise

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LA PAROLE À CHRISTIAN LELONG, PRODUCTEUR ET RÉALISATEUR EN SAVOIE ET EN AFRIQUE

IMPACT : Vous êtes réalisateur et producteur de films, quelles sont les différentes activités de la société Cinédoc Films que vous avez créée ?
Christian Lelong : Les activités de Cinédoc films sont celles de la production: elles couvrent un champs très large qui va de l’artistique à l’économique en passant par le technique et le juridique. Comme on le dit souvent, pour être producteur, il faut être un peu «homme orchestre» et avoir des compétences très transversales. Je pense cependant que l’activité principale, celle en tout cas que je mets en avant, est d’accompagner des auteurs réalisateurs dans le développement de leurs œuvres. Si ce travail est fait avec rigueur et sérieux, le reste suit. Il suffit de travailler, de s’accrocher et de tenir bon.
Par ailleurs, je suis également réalisateur, mais cela ne me pose pas de difficulté car à Cinédoc, il y a beaucoup de réalisateurs qui côtoient l’activité au quotidien et je ne suis donc jamais seul pour travailler mes projets. L’idée du lieu est d’être une ressource pour les réalisateurs. Je l’ai créé pour cela et j’en profite également.

IMPACT : Comment avez-vous été amené à vous intéresser au cinéma africain ?
C.L. : C’est une vieille histoire. Elle commence quand j’ai 17 ans et que je découvre pour la première fois le continent africain. Je voulais déjà faire du cinéma, comme on peut vouloir faire quelque chose quand on a 17 ans, c’est-à-dire avec doute et passion à la fois. Quand j’ai associé l’Afrique à mon désir de cinéaste, le doute est parti et la passion est restée. Après le baccalauréat que j’ai raté (pour des raisons injustes, cela va sans dire !) je me suis inscrit à la Sorbonne, École Pratique des Hautes Études, qui était alors une grande école. Le directeur d’études de la section africaniste m’a accepté dans son laboratoire de recherche à côté de sommités comme Jean Rouch ou Germaine Dieterlain (assistante de l’illustre Marcel Griault), et un an après avoir raté mon bac, j’avais un équivalent maîtrise, comme une sorte de pied de nez ou de revanche sur l’éducation nationale.
C’est une anecdote, mais j’aime bien la raconter car elle parle bien de nos métiers : la formation et les études ne sont pas les seuls moyens d’y arriver. La pratique et la détermination en sont les compléments nécessaires. Donc, en rencontrant Jean Rouch, j’ai mis les pieds dans la Mecque du cinéma africain sans le savoir. Ensuite, je suis allé en Afrique avec une caméra, au Niger, puis au Mali, mais il m’aura fallu attendre 2000 pour réaliser mon premier film « africain », Agadez Nomade FM, que je présenterai au Festival de Berlin.

IMPACT : Pourquoi en particulier le documentaire ?
C.L. : Je pense très sincèrement que le documentaire est le genre fondateur du cinéma. Il englobe des modes d’écriture tellement différents : du cinéma participatif de Robert Flaherty (Nanook ou L’Homme d’Aran ) au cinéma vérité (le kinopravda ) de Tziga Vertov (L’Homme à la caméra). Je voulais faire des films avec les gens car, pour moi, réaliser un film procède d’une expérience unique qui, par le biais d’une caméra, met en rapport des êtres humains : ceux qui filment et ceux qui sont filmés.
La nature de cette expérience constitue le fondement des films que je réalise, et le rapport du spectateur à mes films n’est que la transposition, le transfert, la projection de cette expérience dans une salle obscure.

IMPACT : Comment fonctionnent vos activités avec des créateurs africains ?
C.L. : D’une façon générale, je dirais que je travaille avec des cinéastes africains comme je travaille avec des Suisses, des Canadiens ou des Russes: si je considère que faire un film est avant tout une aventure humaine, pourquoi ferais-je la différence entre un savoyard et un kinois, entre un parisien et un ouagalais ? Pour moi, la différence enrichit si elle n’est pas opposition et la complémentarité fait la force. Je travaille depuis douze ans avec un cinéaste burkinabé qui est aujourd’hui reconnu par ses pairs. J’avoue être un peu fatigué de ce que l’on appelle les « rapports Nord-Sud », j’ai plutôt envie de me placer dans des rapports entre êtres humains. Je pense collaboration et non pas coopération. Mes collègues sont indifféremment Africains ou Américains. Du reste, la ligne éditoriale de Cinédoc est très largement investie par cette idée d’une nature humaine transversale et universelle. S’il y a plus de moyens au Nord, alors, que les réalisateurs du Sud viennent au Nord pour que nous travaillions ensemble. Peut-être que la politique actuelle ne va pas dans ce sens, mais moi si.

IMPACT : C’était votre premier séjour en RDC. Comment situez-vous les cinéastes rencontrés pendant ce Forum par rapport au paysage audiovisuel africain que vous connaissez ?
C.L. : J’avoue que j’ai été très surpris par trois points. Tout d’abord, le nombre de jeunes cinéastes débutants au regard de la taille du pays me laisse imaginer le formidable potentiel de la RDC en matière de cinéma documentaire, de fiction et même d’animation.
Ensuite, l’existence de réalisateurs de talent, reconnus dans les plus grands festivals à travers le monde, pose la question du développement de cette industrie, car il s’agit bien d’une industrie, et de sa structuration.
Finalement, j’ai été interpellé par le nombre impressionnant de télévisions qui émettent sur le territoire. Ces trois point m’incitent à inviter les acteurs à plus de concertation afin de construire les synergies capables de faire émerger une véritable force culturelle et économique dans le pays.

IMPACT : Quels sont les questions et les enjeux soulevés par les documentaristes et quelles perspectives ont été abordées ?
C.L. : Les questions soulevées me semblent être principalement portées par une absence de communication entre les différents acteurs. Les réalisateurs s’étonnent de ne pas pouvoir travailler et être diffusés par les télévisions, et les télévisions s’étonnent de ne jamais recevoir d’offres des réalisateurs. Nous avons aussi découvert l’absence de producteurs au sens premier du terme, à savoir la personne qui saura transmettre le désir d’un film et devenir l’intermédiaire nécessaire entre le réalisateur et les partenaires du film.

IMPACT : Quelle est pour vous l’importance du cinéma documentaire en Afrique Centrale ?
C.L. : D’une façon générale, je pense que si le cinéma ne peut pas refaire le monde, il contribue à sa construction. Dans un pays comme la RDC qui a vu son histoire récente traversée par des événements lourds et par des guerres, le cinéma, documentaire en particulier, peut, en apportant un éclairage sur les réalités du pays, faire évoluer les mentalités.

IMPACT : Vos impressions sur le festival ?
C.L. : J’ai trouvé que Balabala était une très belle initiative dans le sens où elle rassemble des gens dans les quartiers, devant un écran, pour partager des émotions. Seul le cinéma peut permettre cet échange collectif.
Comme les salles n’existent plus, pour le moment, installer des écrans mobiles dans les quartiers est une excellente initiative qui va dans le sens de la structuration du secteur en RDC.

IMPACT : Allez-vous garder des contacts avec des réalisateurs ou producteurs congolais ?
C.L. : Bien entendu. Je suis rentré de RDC il y a à peine trois jours, et j’ai déjà reçu plusieurs mails et je pense garder le contact avec les réalisateurs qui me solliciteront. Je m’en réjouis par avance car le cinéma me concerne et donc le cinéma congolais aussi. J’espère revenir au Congo prochainement ou pourquoi pas recevoir à Cinédoc des jeunes talents pour partager nos expériences de cinéastes en faisant des films qui feront rêver les Congolais et les Savoyards en même temps.

Propos recueillis par Antoine Yvernault

 

LA PAROLE À PIERRE BARROT, SPÉCIALISTE DE PROGRAMME CHARGÉ DE L’AUDIOVISUEL ET DE LA PROMOTION DE L’IMAGE À L’ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA FRANCOPHONIE

IMPACT : Quel a été votre parcours professionnel ?
Pierre Barrot : J’ai commencé comme journaliste (presse écrite et audiovisuel) pendant quinze ans, puis producteur de séries télévisées en Afrique de l’Ouest pendant cinq ans, d’abord dans le cadre d’une société française (Périscoop productions), puis avec une agence de presse béninoise (Proximités) et une société de production burkinabè (Clap Afrik). J’ai ensuite été attaché audiovisuel régional de l’ambassade de France au Nigeria de 2002 à 2006, puis attaché culturel à Alger jusqu’en 2008. Après un passage à la cour nationale du droit d’asile à Paris, j’ai rejoint l’OIF en 2011.

IMPACT : Était-ce votre premier voyage en République démocratique du Congo ?
P.B. : Oui. J’ai eu l’occasion de séjourner dans vingt pays africains depuis trente ans mais je n’étais encore jamais venu en RDC.

IMPACT : Quelle est votre opinion sur le festival Balabala ?
P.B. : L’idée d’aller vers le public, dans les quartiers, me paraît excellente. D’autant que les projections s’appuient sur des associations locales capables de faire un vrai travail d’animation. Celles-ci drainent un public qui découvre avec enthousiasme des films documentaires auxquels il n’aurait sans doute pas accès autrement.

IMPACT : Avez-vous pu rencontrer des cinéastes et parler avec eux de leur projet ?
P.B. : J’ai été impressionné par les projets dans le domaine de l’animation, autour du studio Malembe Maa de Jean-Michel Kibushi. Côté séries télévisées, l’approche des quelques auteurs avec qui j’ai pu échanger me semble assez artisanale mais il y a un élan très touchant venant d’autodidactes qui me font penser à ce qu’a connu le Nigéria il y a quelques années. La confiance en soi est un élément très positif. Du côté des documentaires, on se dit que les projets ne sont pas encore à la hauteur des sujets à traiter. Mais, en discutant avec quelques réalisateurs, on découvre les immenses difficultés auxquelles ils doivent faire face notamment les complications créées par les autorités, ou encore l’hostilité et l’incompréhension de la part de la population.

IMPACT : Vous êtes basé à Paris, en contact avec l’ensemble des professionnels du secteur de l’audiovisuel africain, et après les trois jours du Forum des documentaristes d’Afrique Centrale, quelles sont vos impressions sur le cinéma ici à Kinshasa ?
P.B. : J’ai le sentiment qu’il y a un grand potentiel mais que les professionnels de RDC sont moins connectés aux réseaux professionnels internationaux que leurs homologues d’Afrique de l’Ouest ou même de pays voisins comme le Congo-Brazzaville, le Gabon ou le Cameroun. Comme l’a fait remarquer un réalisateur centrafricain pendant le festival, les cinéastes de RDC ont accès assez facilement à des financements d’ONG ou de bailleurs de fonds dans le cadre de l’aide au développement, ce qui les amène à se tourner moins fréquemment vers les financements internationaux réservés à la production cinématographique ou audiovisuelle. Cette situation se traduit notamment par un manque de sociétés de production. La plupart des réalisateurs s’autoproduisent avec des structures de type ONG ou avec de simples établissements. Les guichets de financement qu’ils sollicitent sont également moins propices à une professionnalisation du secteur car ils ne les mettent pas en concurrence avec des cinéastes d’autres pays et ne les obligent pas à se familiariser avec les normes professionnelles en vigueur au niveau international.

IMPACT : Quel est votre avis sur la situation du documentaire en Afrique subsaharienne ?
P.B. : La production de documentaires a beaucoup progressé ces dix dernières années, notamment grâce au programme Africadoc qui a favorisé l’émergence de sociétés de production dans de nombreux pays et qui a permis à des dizaines de projets d’aboutir grâce à des coproductions avec des partenaires français ou belges. Mais la diffusion des documentaires africains reste faible. En Europe, l’intérêt pour l’Afrique s’est émoussé et il n’est pas exagéré de parler de repli identitaire.
Dans les années 90, l’émission « Envoyé spécial » pouvait diffuser un documentaire du camerounais Bassek Ba Kobhio et obtenir une audience de près de dix millions de téléspectateurs.
Aujourd’hui, c’est impensable. On a beau parler de mondialisation, les télévisions françaises tendent plus vers l’esprit de clocher que vers l’ouverture au monde. Quant aux chaînes africaines, la plupart sont peu ouvertes aux documentaires, surtout s’il s’agit de documentaires d’auteurs qui, le plus souvent, sont des œuvres engagées. Toutefois, les échanges entre cinéastes et diffuseurs qui ont eu lieu à Kinshasa pendant le Forum des documentaristes d’Afrique Centrale sont très encourageants.
Six responsables de télévisions de Kinshasa et de Brazzaville ont participé et il y a eu un vrai dialogue, avec une volonté de rapprochement manifeste. Je pense que ce dialogue peut aboutir à une progression de la diffusion des documentaires. Le public africain a besoin de retrouver à la télévision certaines des réalités dans lesquelles il se débat. Contrairement aux idées reçues, le divertissement n’est pas sa seule préoccupation.

IMPACT : Quelle est la politique de l’OIF en matière d’audiovisuel ?
P.B. : Nous avons deux axes d’intervention. Le premier consiste à aider nos États-membres (ceux du Sud, en particulier) à se doter d’instruments efficaces. L’un de nos programmes porte sur la mise en place de politiques culturelles. Nous nous efforçons également de faire aboutir le projet d’un Fonds panafricain pour le cinéma et l’audiovisuel. Mais en attendant que les États ou les mécanismes régionaux (voire continentaux) jouent pleinement leur rôle, nous avons nos propres inter ventions directes auprès des professionnels. Dans ce registre, notre outil le plus connu est le Fonds francophone de production audiovisuelle du Sud qui va bientôt fêter ses 25 ans. Ces dernières années, nous avons également mis l’accent sur des actions d’accompagnement : nous aidons des producteurs à accéder à des guichets de financement difficiles, comme celui du programme ACP Cultures. Nous incitons aussi les diffuseurs internationaux à investir en amont de la production des programmes, par des pré-achats ou des coproductions.
Enfin, nous avons développé les aides à la vente de films et de programmes de télévision. Ce type d’action a permis d’ouvrir de nouveaux marchés pour les productions francophones, notamment en zone anglophone.

IMPACT : Des évolutions sont-elles à prévoir ?
P.B. : Ces dernières années, les choix budgétaires nous ont conduits à délaisser le secteur de la formation. Nous sommes également peu présents à l’étape du développement des projets. Une réflexion est en cours sur la nécessité de contribuer à la découverte et à l’éclosion de jeunes talents. Dans un autre registre, nous avons également des projets ambitieux dans le domaine des archives audiovisuelles. La mémoire de l’Afrique est en danger. Il est urgent de donner à la conservation des images une connotation moderne : les stocks d’images doivent devenir un patrimoine numérique exploitable comme une «mémoire vive » et non plus un cimetière de souvenirs.

IMPACT : Des cinéastes congolais ont-ils été aidés par l’OIF ces dernières années ?
P.B. : Depuis 2011, nous avons soutenu seulement quatre projets de RDC, dont une fiction de Monique Mbeka Phoba et trois documentaires. Deux ont été achevés cette année (Kinshasa mboka té de Douglas Ntimasiemi et Kinshasa bien ! de Georges Kabongo). Mais il faut souligner le fait que nous recevons peu de projets de ce pays.

IMPACT : Des aides en cours ?
P.B. : Le troisième documentaire que nous avons aidé s’intitule Examens d’État . C’est un projet de Dieudonné Hamadi, réalisateur primé cette année par plusieurs festivals internationaux : notamment à Paris, à Montréal et à San Diego, pour le film Atalaku , qui a pu être finalisé grâce à un appui de l’ambassade de France à Kinshasa. Dieudo Hamadi n’a pas pu participer au festival Balabala Ciné car il était en plein tournage à Kisangani.

IMPACT : Si vous aviez un mot ou une phrase à l’intention des créateurs en RDC ?
P.B. : Il me semble que la RDC a un potentiel immense et que les talents locaux devraient, dans l’avenir, balayer tous les handicaps. Ce pays n’a pas la moindre salle de cinéma mais le film africain qui a eu le plus grand succès ces dernières années à travers le monde est Viva riva de Djo Munga. Atalaku est l’un des documentaires les plus forts de ces dernières années. Longtemps, le Congo était un gisement d’exception que seuls les cinéastes étrangers savaient exploiter.
Aujourd’hui, les Congolais doivent prendre le taureau par les cornes et ils ont les moyens de nous étonner !

Propos recueillis par Antoine Yvernault

Photo : Vincent Petit