Bienvenue à Lubumbashi

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Lubumbashi en 2015, une ville de murs et de toitures
Tout visiteur ayant connu Lubumbashi voici 10 ans, mais qui n’y est pas repassé depuis, sera frappé par les changements considérables survenus au cours des dernières années. À l’arrivée, le bâtiment de l’aéroport datant de l’ère coloniale est réaménagé pour le mettre au standard des installations contemporaines de standing international. En parcourant le trajet de l’aéroport vers le centre-ville, on constate que la ville s’est fortement étendue, comme une tâche d’huile, bien au-delà des contours qui l’ont longtemps délimitée. À la périphérie de la ville, la construction « informelle » et les projets immobiliers haut de gamme envahissent de grands espaces. Non loin de l’aéroport s’érige par exemple un tout nouveau quartier, le site de l’Université de Lubumbashi ; il vient d’être complètement rempli par des constructions récentes. Et un nouveau centre commercial et de loisirs s’est établi autour du lac, non loin de l’Hôtel Karavia. Il s’ensuit des changements fondamentaux dans la façon dont la mobilité des Lushois s’organise et qu’illustre l’émergence des taxis-motos, conduits par les «Mansebe» ou «oncles du Kasaï». Mais la circulation en ville a aussi drastiquement changé à la suite de l’asphaltage et la réparation des avenues. La ville qui en 2000 encore semblait être assoupie et dont la relance vers 2006-2007 fut freinée par la crise mondiale de 2008, est aujourd’hui en plein essor. Une publicité de l’entreprise Orange, très présente dans les rues de Lubumbashi en octobre 2013, évoquait alors sous le titre de «Bienvenue à Lubumbashi» une Lubumbashi du futur avec un panorama urbain composé de gratte-ciels. L’image était moins futuriste qu’elle n’y paraissait puisque selon nos interlocuteurs locaux, un projet « imminent » de construction d’un immeuble-tour de 17 étages était en cours, tout près de la cathédrale St-Pierre- et-Paul. Si nos informations sont bonnes, ce projet n’a pas encore vu le jour. Ce développement frénétique de la ville va de pair avec une approche urbanistique assez particulière qui s’apparente à ce que l’historienne Odile Goerg a nommé, dans d’autres contextes, un «urbanisme sécuritaire». En effet, le paysage urbain de Lubumbashi se définit de plus en plus par de hauts murs et des clôtures de toutes sortes qui laissent entrevoir de vastes toitures de matériaux divers : tôles, tuiles, eternit, cuivre… Dans les nouveaux quartiers, le phénomène est encore plus explicite. La « bunkerisation » est bien évidemment un phénomène global ; des formes de discrimination socio-spatiale similaires s’opèrent à travers la construction d’enclaves sécurisées destinées à l’élite urbaine aussi bien à Los Angeles qu’à Johannesburg, à Madrid qu’au Caire.

Un « musée d’architecture à ciel ouvert » à sauvegarder ?
Le phénomène de «bunkerisation» n’est pas récent à Lubumbashi. Dans les années 1980, période assez turbulente en RDC, les murs et clôtures qu’on retrouve encore aujourd’hui dans la ville ont fait leur apparition. Depuis lors, la grande variété des villas qui constituent un patrimoine architectural particulièrement intéressant est devenue presque invisible. Il suffit de regarder les images des anciens magazines pour se rendre compte à quel point le paysage urbain de Lubumbashi s’est transformé radicalement, en particulier dans les zones résidentielles de l’ancien noyau « européen » de Lubumbashi. On est en effet loin de ce que la propagande coloniale décrivait comme une « cité jardin », composée de parcelles ouvertes sur la rue à travers des clôtures basses de toutes formes (murets, haies, grilles, etc.). Si Lubumbashi respire encore aujourd’hui un « certain luxe colonial » dans son architecture et son urbanisme, comme le décrit le Petit futé Congo, ceci est surtout dû aux édifices publics et commerciaux du centre-ville. On peut évoquer ici les bâtiments de style Art déco comme la poste, le palais de justice ou le Park Hôtel, tout comme les édifices commerciaux dont l’apparence reflète la présence des communautés grecque, italienne ou juive pendant l’époque coloniale. On peut remarquer aussi des projets témoins de l’introduction d’un style architectural moderne au Congo comme le centre culturel avec théâtre (aujourd’hui Bâtiment du 30 juin), un musée et une école de musique. Mais si Lubumbashi constitue un vrai «musée d’architecture à ciel ouvert», comme l’a remarqué en 2006 Marc Pabois, conservateur général du patrimoine du ministère français de la Culture, il faut aussi y inclure le patrimoine important que constituent les maisons et les édifices publics dans les communes de la Kamalondo, de la Kenya ou de la Katuba, ainsi que du quartier Ruashi, conçu dans les années 1950 par l’Office des Cités africaines dans un style résolument moderniste.
Depuis qu’Hubert Maheux, alors directeur de la Halle de l’Etoile (l’actuel Institut français de Lubumbashi), a attiré l’attention des autorités locales sur la valeur de ce patrimoine architectural, par l’organisation des premières journées du patrimoine en Afrique francophone en 2005, plusieurs initiatives ont été prises pour le documenter et le valoriser. En plus du guide architectural compilé par Marc Pabois et Serge Olivier Songa-Songa Mitwa en 2008, il faut mentionner l’inventaire détaillé du patrimoine du centre-ville de Lubumbashi mené par Yves Robert dans le cadre du projet européen « Culture 2000 » et dont le rapport a été présenté en 2007. Ce genre d’initiatives répondait à une urgence réelle. En effet, le bâtiment Elakat, un édifice commercial de style Art déco construit vers 1925 dans un endroit prééminent de la ville, non loin de la poste centrale, a été détruit vers 2006. Aujourd’hui il a été remplacé par un immeuble de bureaux dont l’architecture suscite peu d’enthousiasme parmi les Lushois. Entretemps, il semble qu’une reconnaissance du patrimoine ait vu le jour. Si l’industrie du bâtiment a repris et que les chantiers parsèment la ville, un grand effort a été réalisé, supporté largement par les autorités locales et le gouverneur Moïse Katumbi Chapwe, pour sauvegarder le paysage urbain de Lubumbashi. Une des plus remarquables réalisations, dans ce contexte, est sans doute la réhabilitation du Lycée Kiwele, l’ancien Athénée Royal. Situé au cœur de la ville, ce complexe de grande dimension construit à la fin des années 1940 selon les plans des architectes René Schoentjes et Albert Van Grunderbeek reflète le goût du monumentalisme régnant à l’époque au sein des autorités coloniales. Autrefois un des bâtiments phares de Lubumbashi, le complexe se trouvait vers 2006 dans un état de délabrement très avancé, à tel point qu’il commençait à présenter des risques considérables. Aujourd’hui, l’édifice a été complètement réhabilité et meublé, agrémenté de deux piscines, dont une de dimension olympique. Cette action de sauvegarde tout à fait remarquable a fortement été médiatisée, aussi bien au niveau local que national. Néanmoins, cette action a eu aussi un impact considérable sur le statut du complexe dans l’espace urbain. Autrefois accessible à toutes les couches de la population, au point que certaines parties du complexe étaient squattées, il est aujourd’hui intégralement entouré d’un grillage afin de contrôler l’accès par quelques points d’entrée. Le nouveau Lycée Kiwele nous apprend alors que l’émergence d’un « urbanisme sécuritaire » ne se limite plus aux « gated communities » dans la périphérie de la ville ou à la privatisation de parcelles individuelles, mais que ce phénomène commence bel et bien à avoir un impact sur les espaces publics mêmes de Lubumbashi.

Repenser la Lubumbashi de demain
Lubumbashi vit alors une période très intéressante, remplie de défis pour ceux appelés à définir son futur développement. Comment élaborer une politique urbaine qui vise à redynamiser la ville et à répondre aux demandes, sans doute parfois légitimes, de densification du centre-ville sans pour autant nuire à l’image d’un paysage urbain qui reste, même après la «bunkerisation», avant tout accueillante et à l’échelle humaine ? Et comment inventer une nouvelle approche du patrimoine bâti qui valorise le passé sans le figer et qui ferait de la ville un musée ? Bien évidemment, il n’existe pas de réponses simples à ces questions. Une bonne compréhension de l’évolution du territoire urbain est sans doute indispensable et depuis plus d’une décennie nous avons étudié au sein du Département d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université de Gand, la genèse de la forme et du paysage urbains de Lubumbashi afin d’identifier la multitude d’acteurs qui y furent impliqués. Ayant développé au cours du temps plusieurs récits visuels autour de l’histoire urbaine de Lubumbashi ainsi que des cartographies qui s’efforcent de décoder les éléments structurant le palimpseste que constitue son territoire urbain, nous nous sommes inscrit dans une logique de partage des connaissances avec les chercheurs locaux et un public plus large. C’est ici que nos efforts, comme historiens d’architecture et d’urbanisme, vont à la rencontre d’initiatives locales qui, depuis déjà quelques temps, en entamé une réflexion stimulante sur le passé, le présent et le futur de Lubumbashi. Le travail sur la mémoire urbaine Lushoise mené au sein de l’association « Mémoires de Lubumbashi » depuis plus d’une décennie constitue un projet dont l’importance va bien au-delà de la recherche purement académique. Cette initiative conjointe de chercheurs de disciplines différentes de l’université de Lubumbashi, qui a déjà débouché sur plusieurs publications et expositions au Musée de la ville, a permis de sensibiliser la population à la valeur de certains «lieux de mémoire» qui jouent un rôle prépondérant dans l’image mentale que se font les Lushois de leur capitale. Les initiatives développées par l’association culturelle Picha, en particulier à travers des biennales organisées depuis 2008 et dont la quatrième édition est annoncée pour fin 2015, présentent elles aussi une piste fructueuse pour penser la ville de demain. En présentant des œuvres d’art visuelles contemporaines « hors-les-murs », Picha a non seulement entamé avec la population Lushoise un dialogue stimulant sur la pratique artistique actuelle mais a contribué en même temps à une revalorisation de la notion de l’espace public et de ce que le sociologue Henri Lefebvre a nommé « le droit à la ville ». Au lieu de considérer la ville d’abord comme un ensemble d’infrastructures physiques et bâties qu’il faut sauvegarder, rénover, reconstruire ou même détruire pour les remplacer, les projets de «Mémoires de Lubumbashi» et de Picha, nous invitent à penser la ville tout d’abord comme un espace social et un projet collectif. Ce n’est qu’à travers une telle approche que l’invitation « Bienvenue à Lubumbashi » proposée par les publicités Orange en 2013 pourra prendre sa vraie valeur.

Johan Lagae & Sofie Boonen
Photo : Georges Senga/Picha, 2013

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