Cinq questions au Dr. Hubert-Ali Ramazani, secrétaire général du ministère de l’Agriculture, pêche et élevage

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Impact : La RDC dispose d’un grand potentiel agricole qui, correctement aménagé, pourrait nourrir toute l’Afrique. Quelles sont les grandes stratégies du ministère pour relever ce défi.
Dr. Hubert-Ali Ramazani : De nombreux documents encadrent ces stratégies qui visent à renforcer le potentiel agricole de la République Démocratique du Congo. En effet, le gouvernement a validé une note de politique agricole et rurale portant sur la stratégie du secteur agricole et rural, à savoir le «Plan National d’Investissement Agricole» (PNIA). Il a validé également la Stratégie nationale REDD+ qui prévoit l’intensification et la diversification des productions ainsi que la sédentarisation des agriculteurs. La loi portant principe fondamental relatif à l’agriculture prévoit une série d’éclaircissements. Cette loi est accompagnée des différentes mesures d’application dont certaines sont déjà en exécution et d’autres en cours de finalisation ; elle exonère également de droits d’entrée, la plupart des matériels et intrants nécessaires à l’agriculture, mais aussi à l’élevage et à la pêche. Le gouvernement a, dans le cadre de la mise en œuvre du PNIA, investi dans l’implantation d’un premier parc agro-industriel de grande envergure, à Bukanga Lonzo, dans le Kwango ou encore dans le complexe agro-industriel de la N’sele. Ce genre d’intervention de l’Etat est de nature à stimuler, tant le secteur privé que public et à encourager l’investissement des partenaires étrangers dans le secteur de l’agro-industrie.
Les partenaires techniques et financiers appuient le gouvernement dans sa démarche et ils pilotent de grands projets, en Equateur (Banque Mondiale), dans le Maniema, le Kwango et le Congo central (FIDA) et prochainement au Sud-Kivu et nord Katanga (Banque mondiale); au Kwilu, Kwango, dans la Tshopo et au Kasaï Oriental et bientôt pour le Maniema (Belgique) ; au Bandundu, au Maniema et prochainement le Nord-Kivu (FIDA). La Banque mondiale finance également un grand projet «Pôle de Développement Ouest» dans le Congo central avec un accent sur trois produits: manioc, riz et huile de palme. Le ministère collabore aussi avec la coopération américaine (USAID) qui reprend le secrétariat du Groupe Thématique 9 (GT9) regroupant la Banque Africaine de Développement (BAD), le Brésil, l’Afrique du Sud, la France, la Corée, le Japon, et la Chine. Le groupe thématique 9 (GT9), est un organe de concertation entre ces partenaires et le ministère de l’Agriculture, pêche et élevage et celui du Développement rural, qui préside cette structure.
Le ministère est aussi désireux et attentif à voir grandir et se consolider les confédérations paysannes. Le processus de la loi agricole a permis d’associer tous les partenaires et de travailler étroitement avec la fédération des entreprises du Congo, les fédérations des petites et moyennes entreprises. Tous les acteurs directs ou indirects du secteur sont les bienvenus, tout le monde a sa place dans le développement de la RDC, de même que les congolais de la diaspora, qui sont de plus en plus nombreux à venir tenter l’expérience d’un retour au pays.

Le ministère de l’Agriculture est un ministère pilote de la « réforme de la fonction publique », qui est en cours. Cette réforme comprend une meilleure répartition des tâches avec le secteur privé et une clarification des rôles de chacun. Quel est votre commentaire ?
En effet, la réforme du ministère de l’Agriculture, pêche et élevage concentre les tâches sur des fonctions régaliennes, de contrôle et de certification. En ce qui concerne les services agricoles de proximité, les semences de qualité et la vulgarisation, la démarche a consisté à impliquer le secteur privé et les organisations paysannes, celles de la jeunesse et des femmes. Nous avons mis en place le conseil agricole rural de gestion, CARG, qui est l’outil de répartition des tâches par excellence. Avec cet outil, la place et le rôle du secteur privé se trouvent au premier plan pour la prise en charge responsable des problèmes de développement. L’Etat, minoritaire, ne vient qu’en appui.

La loi portant principes fondamentaux du secteur agricole contient un article, le numéro 16, qui est controversé car il n’est pas assez favorable à l’investissement. Comptez-vous revoir cette loi ?
Un comité, mis sur pied par le groupe thématique et l’IFPRI avec l’appui d’USAID, a formulé une nouvelle proposition en ce qui concerne cet article 16. Ce comité a associé les meilleurs experts de notre ministère, les membres du comité de rédaction des textes de la loi portant principes fondamentaux du secteur agricole, les leaders paysans ainsi que les juristes. Une proposition équilibrée est sur le bureau du gouvernement. Il est prévu un amendement des articles incriminés, dont le principal est l’article 16. Cette équivoque sera levée et la loi se trouvera dans une forme acceptable par tous et pour le bien de l’ensemble du secteur.

La stratégie cadre nationale REDD+ adoptée par le gouvernement comprend des axes d’action de la sécurisation foncière et la sédentarisation des producteurs afin de limiter l’agriculture itinérante sur brulis, émettrice de CO2. Comment le ministère prévoit il d’appliquer cette stratégie ?
Nos experts ont été associés aux groupes de travail d’élaboration de cette stratégie REDD+ avec le PNUD, c’est dire que nous sommes plus que parties prenantes, car la protection des forêts et des espaces protégés de RDC, la limitation des processus de dégradation et déforestation, ne pourra réussir sans associer pleinement les producteurs agricoles. Il faut en effet que les paysans renoncent à la pratique de l’itinérance et à allumer des feux de forêts pour cultiver de nouveaux champs. Mais pour cela, il faut les aider à acquérir, à prix raisonnable, de bonnes semences, du matériel agricole, du matériel de transformation, des fertilisants là où c’est nécessaire, des emballages, des moyens de transport.
La vulgarisation des bonnes pratiques agricoles et un encadrement de proximité permettront, par ailleurs, de transmettre une bonne connaissance en matière de maîtrise d’énergie domestique. Il est souhaitable, de la même façon, que le prix de vente puisse, autant que faire se peut, être garanti et qu’un système de paiement puisse se mettre en place dès la cession de leurs produits, plutôt que d’utiliser des filières complexes comprenant de nombreux intermédiaires et transporteurs.

Quelle est votre appréciation sur les savoir-faire des paysans du monde rural en RDC ?
Les paysans représentent la force vive de notre pays. Ce sont eux qui nourissent nos villes. Leur travail se fait souvent dans des conditions difficiles. L’acheminement est pénible et les transports très coûteux. Or, dans le contexte du réchauffement climatique, les experts internationaux ont prouvé que l’agriculture paysanne est peu émettrice de gaz à effet de serre, est respectueuse de l’environnement et enfin, est particulièrement résiliente. De ce fait, elle mérite d’être soutenue. Nous devons inventorier ce savoir-faire, ainsi que les filières actives et performantes et intéresser les partenaires techniques et financiers à les appuyer. Nous devons canaliser ce savoir-faire à travers les plans locaux de développement, afin de moderniser nos stratégies nationales et de les adapter au processus de décentralisation. Nous devons, enfin, avec des outils comme la CONAREF, faire évoluer le statut foncier des terres des communautés locales, afin que les paysans puissent investir en toute sécurité.

Contrairement à certaines opinions admises, les paysans africains en général et ceux de la RDC en particulier, sont très respectueux de l’environnement, sachant que leur vie en dépend. Ce respect se traduit de plusieurs façons, allant de la construction des maisons aux soins de santé à base de plantes en passant par les habitudes alimentaires. Si les contraintes de la vie les conduisent, quelquefois, à des comportements agressifs envers la nature, il ne peut s’agir que d’une exception à la règle.

Propos recueillis par Alain Huart

Photo : Christian Kisavu