Concours ENA RDC 2014

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IMPACT : Monsieur le ministre, félicitations! L’ENA vient de terminer l’organisation de son premier concours de recrutement et il semble que cela a été une réussite. Quelle est votre analyse ?
Jean-Claude Kibala : Le développement d’un pays dépend de la modernisation de son service public : face aux départs massifs attendus dans la fonction publique, l’ENA doit permettre de former les futurs cadres qui sont amenés à remplacer peu à peu ceux qui vont être mis à la retraite.
Le concours de l’ENA a permis de recruter 60 candidats qui vont passer un an en formation pour apprendre le métier de haut fonctionnaire. Nous sommes satisfaits de ce concours car il a respecté les règles constitutionnelles en couvrant toute l’étendue de la République, permettant ainsi à tout Congolais d’y avoir accès. Autre source de satisfaction : le fait d’avoir enregistré plus de 4 300 candidatures. 134 candidats ont été déclarés admissibles après le passage d’un test écrit extrêmement sélectif. Le sujet de l’écrit, « Comment la modernisation de l’Etat peut-elle renforcer l’autorité de l’Etat ? », était certes très ciblé autour de la réalité du moment à savoir, moderniser l’administration ; mais nous nous adressions à des titulaires d’une licence. Qui plus est, ces jeunes gens devront, dans un an, être en mesure d’occuper des postes de commandement dans la fonction publique et relever les défis imposés par la réforme. Cette composition écrite nous a d’ailleurs permis de révéler la volonté de la jeunesse de communiquer un message aux autorités sur ce qu’elle pense aujourd’hui de l’Etat et de la gestion de la chose publique. Autre innovation positive : l’oral du concours était public et nombreux sont ceux qui ont apprécié la démarche. En effet, les jeunes entendus à l’oral nous ont même dit que plusieurs d’entre eux n’avaient pas postulé car « c’était une perte de temps dès lors que le ministre Kibala prendrait les membres de sa famille et de son parti et que la liste des 60 serait vite constituée ». Aussi, par souci de transparence et pour trancher avec l’idée que le concours est une façade et que les résultats en sont déjà connus, nous avons fait en sorte de sélectionner les meilleurs sur la seule base de la méritocratie.
Les membres de cette première promotion sont pour la plupart issus de milieux très modestes. Nombreux sont les jeunes des provinces admis à l’oral qui prenaient l’avion pour la première fois. Ils ont pu se faire une idée très précise de Kinshasa notamment, mais également du sérieux et de la transparence dans l’organisation de ce concours. Les 60 jeunes retenus représentent certainement les meilleurs fruits que l’éducation nationale du pays ait produits ces dernières années. L’oral a permis d’entendre des jeunes motivés qui, j’en suis persuadé, vont nous aider à transformer notre administration.

Qui dit entrée à l’ENA évoque nécessairement la carrière dans la haute administration : après le concours quelle est la suite réservée à ces 60 jeunes pendant et après la scolarité d’un an ?
A ces jeunes motivés qui ont passé un concours d’excellence, il convient de transmettre une formation professionnelle d’administration de qualité. Ceci implique que les intervenants choisis pour enseigner à l’ENA soient animés de la volonté de changer l’administration et qu’ils dispensent un enseignement sur la base de cas pratiques. Ces intervenants doivent être à la hauteur des espérances des élèves et être en mesure de leur apporter les capacités, les méthodologies nécessaires pour réformer dans un temps bien précis. Pour démarrer le cursus de formation, la solution retenue a été d’introduire une mixité des intervenants, Congolais et étrangers. En une année nous devons obtenir des cadres que nous pourrons intégrer dans l’administration pour le changement. Nous devons offrir à ces jeunes des fonctions à la hauteur des connaissances acquises à l’ENA. Ils doivent occuper des emplois qui permettent de « porter » réellement la thérapie de choc que nous voulons pour reformer l’administration. Les élèves rentrent à l’ENA comme fonctionnaires-stagiaires et deviendront à leur sortie des administrateurs civils. Ce statut – qui est en cours de discussion au Parlement – doit leur permettre d’accéder directement au grade de chef de bureau, voire au grade de chef de division pour les meilleurs. A l’image de ce que nous impose aujourd’hui la réforme de l’administration publique, le rajeunissement passe par l’établissement de procédures claires en termes d’encadrement et de suivi de la carrière des jeunes. Un contrat moral entre générations doit être établi : entre ceux qui rentrent et ceux qui vont partir en retraite ; mais aussi avec la hiérarchie administrative qui doit appuyer la bonne insertion des énarques dans les services.

Nombreux sont ceux qui considèrent que la RDC est sous-administrée, surtout dans les provinces. Hormis les affectations des énarques en administration centrale, comment allez-vous procéder pour combler les carences des cadres dirigeants dans la fonction publique des territoires ?
Soixante jeunes, c’est insuffisant mais c’est un début. L’an prochain nous envisageons d’augmenter le nombre de candidats admis à l’ENA et de porter l’âge de candidature à 27 ans pour les non-fonctionnaires et 32 ans pour les fonctionnaires.
Je souhaite aussi augmenter le nombre d’agents public à l’ENA tout comme les femmes, qui sont sous-représentées à ce jour dans notre administration. Politiquement, le transfert des compétences au niveau décentralisé existe.
Or, comme le rappelle souvent le Chef de l’Etat – notamment à la dernière Conférence des gouverneurs – les autorités provinciales ne peuvent fonctionner que si le personnel administratif est capable d’assumer la bonne gestion des politiques publiques transférées. Aussi, les autorités centrales doivent rapidement préparer le transfert des compétences en ressources financières et humaines. D’après les ordonnances du Chef de l’Etat en la matière, le ministère de la fonction publique a pour rôle de s’assurer du bon fonctionnement de l’administration dans les territoires, à commencer par les 11 provinces actuelles.
L’objectif prioritaire de l’administration est bien de restaurer l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du territoire et donc de garantir un service public minimum, que cela soit pour les compétences déconcentrées ou décentralisées. Prenons le rôle clef que doit jouer l’administrateur du territoire : il doit être formé pour assurer et garantir la bonne exécution des politiques publiques nationales et locales au niveau provincial en ayant à l’esprit de garantir les intérêts de la nation en même temps que de développer le territoire. Sur un temps très court, et comme évoqué par le Chef de l’Etat, le défi est donc de combiner la restauration de l’autorité de l’Etat avec le remplacement, sans délai, de la majorité des autorités administratives dans les territoires qui ne remplissent plus leurs fonctions. On doit donc recruter, en plus de former efficacement, les personnels d’encadrement des administrations des territoires, avec des modules adaptés comme cela se fait déjà avec les services de proximité de la police. Globalement, ces services de proximité doivent connaître les droits et obligations des citoyens pour répondre correctement aux préoccupations quotidiennes des populations ; mais aussi les règlementations nationales.
A terme, l’ENA doit pouvoir prendre en charge la formation des cadres de commandement et préparer les modules-clefs pour la formation des cadres territoriaux – notamment les agents de collaboration – lesquels devront pouvoir se former au niveau régional dans des centres publics de formation de l’administration ; à l’image des Instituts Régionaux d’Administration en France.
Ainsi, si l’on veut restaurer l’autorité de l’Etat et décentraliser, donc développer le pays, on doit penser à la formation de l’agent public et donc comprendre le rôle pivot du ministère de la fonction publique et de ses actions de réforme pour le changement de notre pays.

Propos recueillis par François Béhue

Photo : Christine Pascal