Décentralisation et développement

279

Impact : Pouvez-vous nous présenter le rôle de votre ministère dans le processus, très actuel, de décentralisation et de gouvernance de proximité en faveur du développement rural ?
Eugène Serufuli : L’administration d’un pays vaste comme le nôtre par un mode de gestion centralisée pose le problème de la distance séparant l’administré des centres de décision. Ce mode de gestion est également un frein à la mise en œuvre des politiques de développement. Selon le rapport final du « Document de stratégie nationale de transfert des compétences et des ressources aux provinces », les capitales provinciales se trouvent en moyenne, à une distance de 1.700 kilomètres de Kinshasa, capitale du pays et lieu principal de prises de décisions. Dans la configuration encore récente du Congo avec 11 provinces, la capitale provinciale la plus proche de Kinshasa, Matadi, dans le Bas-Congo, était située à une distance de 346 kilomètres, tandis que la plus éloignée, Bukavu, au Sud-Kivu, était à 2.749 kilomètres ! Entre les deux, Kananga était à 1.127 Km de Kinshasa, Lubumbashi à 2.330 Km, Kisangani à 2.634 Km et Goma à 2.680 Km. Dans le cadre du passage à 26 provinces, Bunia, capitale de l’Ituri, sera à 3.098 Km de Kinshasa. Ces distances sont énormes. À titre d’exemple, seuls 1.054 kilomètres séparent Paris de Berlin.
Nous sommes donc dans un pays-continent. Ainsi, après avoir fait le constat d’échec de plusieurs décennies de jacobinisme à outrance, les autorités dirigeantes du pays ont opté pour la décentralisation comme mode de gestion des affaires locales. Le législateur l’a prévu dans la Constitution de février 2006. La plupart des citoyens ont salué ce choix, estimant qu’il les rapprocherait de l’autorité de décision pour la résolution de leurs problèmes de développement.

Il faut préciser que cette décentralisation implique le transfert des compétences, des ressources et des charges aux provinces et Entités Territoriales Décentralisées (ETD) sur un fondement de libre administration et d’autonomie, de gestion de leurs ressources économiques, humaines, financières et techniques. La Constitution prévoit deux niveaux de pouvoir : national et provincial. Elle définit aussi les domaines de compétences partagées, ceux relevant exclusivement du gouvernement central, enfin les domaines à compétence exclusive des provinces.

Comment, dans ce contexte, le ministère du Développement rural applique-t-il la décentralisation ? Un exemple simple pourra l’illustrer, celui de la Direction des Voies de Desserte Agricole (DVDA), chargée de la construction, la réhabilitation et l’entretien des routes de dessertes agricoles. Au niveau national, il y a une coordination qui élabore la politique générale, mais c’est au niveau provincial que les priorités et les actions sont définies. C’est aussi aux provinces que les budgets d’investissement sont transférés pour la réalisation des travaux ainsi décidés.

Un nouveau cadre organique de votre ministère a été récemment agréé par la primature. Dans quel but ?
Ce cadre organique s’appelle le Plan d’Appui à la Modernisation des Villages en République Démocratique du Congo (PAMOVI). Pour le ministère du Développement rural, il constitue un cadre de référence pour la réalisation du programme d’action du gouvernement. Je tiens à souligner que l’objectif du PAMOVI est parfaitement conforme à l’objectif prioritaire n°4 du gouvernement, à savoir améliorer le cadre de vie et les conditions sociales des populations. Ce plan se décline en plusieurs objectifs stratégiques, dont :
l’amélioration des infrastructures socio-économiques de base ;
la promotion des activités génératrices de revenus et d’emplois en faveur des ménages ruraux par le développement de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, de l’artisanat et du tourisme solidaire ;
l’accès des petits exploitants à la micro-finance ;
l’appui à la commercialisation par l’amélioration de la qualité des produits et de leur compétitivité ;
le renforcement des capacités des producteurs ;
enfin la promotion du développement durable en milieu rural.

En d’autres termes, la modernisation des villages vise à améliorer sensiblement les us et coutumes, comme les modes d’exploitation de l’espace et des ressources, au profit des populations. Cela facilitera le changement des mentalités et permettra l’adoption des innovations favorables au milieu et améliorera les conditions de vie.

Vous co-présidez, avec le ministre de l’Agriculture, le groupe thématique GT9. Après la coordination FAO, FIDA et PAM, c’est désormais USAID qui est secrétaire de cette instance. Quel est le rôle de ce GT9 ?
Dans un souci d’efficacité, le gouvernement a mis en place un cadre opérationnel que l’on appelle les «Groupes Thématiques Sectoriels» (GTS). C’est un outil de référence destiné à circonscrire la mission, les objectifs, l’organisation, le fonctionnement et les résultats attendus du travail des différents ministères. C’est dans ce cadre que mon département ministériel fait partie du Groupe Thématique 9, « Agriculture, développement rural et dynamique communautaire ». Il s’agit d’établir une division du travail entre, d’un côté, le ministère de l’Agriculture, Pêche et Élevage et celui du Développement rural et, de l’autre, les Partenaires Techniques et Financiers (PTF). Ces derniers désignent leurs chefs de file et se coordonnent dans le cadre de Groupes Inter Bailleurs (GIB). S’ajoutent à ces acteurs du développement, les représentants de la société civile et ceux du secteur privé. Un GTS efficace est un groupe qui parvient à élaborer et actualiser des termes de référence ainsi qu’un programme d’activités budgétisé.

Pour résumer, le groupe thématique permet de mieux programmer et mettre en œuvre des projets communs, en intégrant les attentes de la société civile ainsi que celles des partenaires.

Le Centre de Développement Intégré (CDI) est votre nouvelle approche. Comment cette initiative rejoint-elle les aspirations des organisations paysannes ?
Très bonne question ! En effet, les CDI sont conçus dans une approche participative. Il s’agit d’accompagner les populations bénéficiaires dans leur auto-développement en leur assurant la formation adéquate sur tous les aspects du développement et en accompagnant l’autopromotion des populations vers la création d’emplois et la génération de revenus en exploitant les ressources disponibles.
Je précise que les groupes-cibles constitutifs des CDI sont, entre autres, les associations et les coopératives des habitants des milieux ruraux, avec lesquelles nous entendons travailler en synergie. Je rappelle aussi que les CDI sont des centres d’impulsion de toute la stratégie du ministère du Développement rural. Cette approche permet d’appuyer les activités des paysans éventuellement organisés en associations. Mais dans les zones où les activités paysannes ne sont pas structurées, les CDI créent, justement, un environnement permettant une organisation des couches sociales paysannes en vue de leur intégration dans le processus de production.

Que pensez-vous des savoir-faire paysans dans le contexte du réchauffement climatique en RDC ?
Nos paysans n’ont pas suffisamment de connaissances dans le domaine du réchauffement climatique. Pour la plupart, il s’agit d’un concept à la fois étrange et étranger. Il importe, par conséquent, de les former aux bonnes pratiques, par exemple, la lutte contre la déforestation, cette dernière aggravant le problème de l’émission des gaz à effets de serre. Nous savons tous, en effet, que ces gaz jouent un grand rôle dans le réchauffement climatique de la planète.
En conséquence, nous mettons un accent particulier, dans le cadre des CDI, sur la formation continue et le renforcement des capacités des populations, notamment par un système d’animation rurale, sous-tendu par des outils de communication, de concertation et de dialogue multisectoriel. Bien entendu, il nous incombe d’offrir des solutions de rechange afin d’éviter la destruction de l’écosystème. Par exemple, l’électrification rurale peut durablement permettre de lutter efficacement contre la déforestation de nos espaces ruraux.

Propos recueillis par PL

Photo : Ministère du Développement rural