Développement

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Les Kivu au rendez-vous de la révolution énergétique

Le futur énergétique de la République démocratique du Congo viendra t-il de l’Est ? Ce vaste territoire, durement frappé par les conflits armés à répétition, a d’importantes réserves en énergie renouvelable provenant essentiellement du gaz méthane et de  centrales hydroélectriques.

Plus connues pour leur coltan, leur or et bien d’autres matières premières stratégiques, les deux provinces le sont aussi pour l’insécurité récurrente entretenue par des groupes armés locaux et étrangers. Pourtant, le Nord- Kivu et le Sud-Kivu ont d’autres atouts plus valorisants.

Ainsi, le lac Kivu, le parc des Virunga, et le lac Albert offrent la perspective d’un développement basé sur une triple révolution énergé tique qui englobe respectivement des projets

méthaniers, hydroélectriques et pétroliers.

L’hydroélectricité à la pointe du développement

Le principal détonateur de cette révolution s’appelle Alliance Virunga, programme multi-bailleurs qui vise «l’aménagement d’un réseau énergétique pouvant aider à stopper la déforestation et à permettre la relance des activités économiques bénéfiques pour les ménages ».

À l’origine de ce programme ambitieux, un Belge, Emmanuel de Mérode, directeur du Parc national des Virunga depuis 2008. Le plus ancien parc national africain héberge sur 800 000 hectares une faune et une flore uniques au monde,  une richesse menacée par les groupes armés, l’exploitation forestière anarchique et des projets d’exploitation pétrolière.

Deux centrales hydro-électriques, Mutwanga et Matebe, y sont construites. Le pari de ces constructions, d’après les initiateurs du projet, « est de démontrer aux populations riveraines

que le parc est avant tout un outil de développement économique, et que la préservation de la nature peut générer des ressources financières et des emplois ». Des centaines de personnes ont déjà trouvé un emploi grâce à ces deux centrales, dont le potentiel énergétique est énorme.

Vers une économie verte

La centrale de Mutwanga (400 KW), située à environ 40 km de la ville de Beni, vers la limite nord du Parc national des Virunga, dessert jusqu’à 5000 foyers. Elle a favorisé l’implantation d’une huilerie et d’une savonnerie appartenant à la Société industrielle et commerciale des Virunga (Sicovir) qui emploie près de 250 personnes.

Érigée sur la rivière Rutshuru, la centrale de Matebe, d’une capacité de13,8 MW, vise à alimenter en énergie électrique plus de 140 000

ménages. Elle a permis la création de quelque 1300 emplois durables dans la région et la réduction du braconnage.

Enfin, une troisième centrale d’une capacité de 80 MW est en chantier. Érigée dans le territoire de Lubero (Nord-Kivu), la centrale hydroélectrique de Luhiro pourrait couvrir les besoins d’environ 1 million de foyers, soit l’équivalent de la population entière de Goma.

Rêves et cauchemars autour du Lac Kivu

Si le potentiel hydroélectrique de la RDC est bien connu, la révolution énergétique des Kivu ne se limite pas à ces projets de centrales. Le gaz méthane, qui se trouve en grande concentration dans le lac Kivu, intéresse également les investisseurs, et les riverains du lac. En effet, dans ces  eaux qui délimitent naturellement la frontière entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda se concentrent quelques 56 milliards de mètres cubes de méthane et 300 milliards de mètres cubes de dioxyde de carbone. Ces gaz, qui proviennent de l’activité volcanique de la région et de la décomposition des matières organiques, représentent un grand potentiel économique, mais aussi une immense menace.

Grâce au méthane du lac Kivu, c’est environ 1 300 MW de potentiel énergétique partagés dans cette région des Grands Lacs. De quoi subvenir aux besoins en énergie dans un large périmètre autour du lac Kivu. Le méthane du lac Kivu présente un avantage supplémentaire : « il constitue une source d’énergie en régénération permanente, ce qui permet une production d’électricité constante quelle que soit la saison », explique Mathieu Yalire, chercheur à l’Observatoire volcanique de Goma. Le volume abondant de méthane contenu dans le lac Kivu pourrait permettre de diversifier les sources d’énergie dans la région et résoudre le déficit énergétique. Une partie du méthane pourrait être commercialisée dans des bonbonnes pour un usage domestique en tant que combustible, avance le chercheur.

Plus encore, ne pas exploiter ce gaz représente un danger pour les populations riveraines, menacées en permanence par de violentes explosions, et des glissements de terrain causés par des séismes. « Le gaz méthane n’est pas en soi dangereux, c’est la présence du dioxyde de carbone, l’élément déclencheur, qui constitue le danger » explique Mathieu Yalire.

L’exploitation du gaz méthane du lac Kivu coté congolais est prévue pour la fin 2018. La charge de son extraction est confiée à la société tunisienne, Engineering Project Procurement Management (EPPM). 50 % de la population de Goma pourra alors bénéficier d’énergie électrique, estime Mathieu Yalire. Du coté rwandais, le gaz méthane est exploité depuis 2016.

Une source d’énergie controversée

L’Est de la République démocratique du Congo recèle également d’importants gisements de pétrole découverts dans le Parc des

Virunga et le lac Albert. Pourtant, l’exploitation de cette richesse énergétique dans la région soulève des questions d’ordre environnemental.

Pour Isaac Chunga Chako, géologue environnementaliste au Centre de recherche en sciences naturelles de Bukavu, « des risques de pollution s’avèrent importants pour les communautés riveraines vivant principalement de la pêche et de l’agriculture. L’exploitation du pétrole pourrait contaminer l’environnement et fragiliser la population ». Des analyses sur le lac Albert indiquent l’existence d’environ trois milliards de barils de pétrole. Ces estimations seraient comparables côté ougandais.

Contrairement au pétrole trouvé sur le lac Albert, on ne connaît ni la qualité ni la quantité du pétrole présent dans le Parc des Virunga, confie Isaac Chunga. Une méconnaissance liée aux controverses sur l’exploration du pétrole du parc, puisque les organisations de conservation de la nature s‘opposent aux forages exploratoires, susceptibles de mettre en danger le fragile écosystème des zones environnantes.

Nelly Mbiya Tshibangu

21 aout 1986 : la catastrophe du lac Nyos

Au nord-ouest du Cameroun, le lac Nyos est un lac de cratère d’une superficie de 1,5 km². Au fond de ce lac, on estime que 300 millions de m³ de gaz carbonique se sont accumulés en cette région de volcanisme actif, faute d’un brassage suffisant des eaux en zone tropicale.

Le 21 août 1986, un pan de falaise chute dans le lac, et provoque un brassage rapide des eaux. Les eaux contenant le gaz carbonique se retrouvent en surface, favorisant les émanations gazeuses. Le gaz carbonique, plus lourd que l’air, s’échappe du cratère et se disperse au niveau du sol jusqu’à 30 km du lac, asphyxiant mortellement 1800 villageois et leurs troupeaux.

Ce phénomène est connu sous le nom d’éruption limnique. Dans le monde, trois lacs sont identifiés comme susceptibles d’éruptions limniques graves  : les lacs Nyos et Monoun au Cameroun, et le lac Kivu, du fait du méthane qu’il recèle.

Aujourd’hui le risque d’explosion de gaz dans le lac Nyos est contenu, grâce à une opération de dégazage commencée en 1987.