Entretien avec Geneviève Inagosi

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IMPACT : Madame la Ministre, la Constitution congolaise de 2006 est exemplaire car elle pose le principe de la parité en son article 14. Qu’en est-il dans la réalité ? On sait par exemple que les femmes sont peu présentes dans les institutions publiques et aux postes électifs (47 élues sur 500 députés à l’assemblée nationale ; 6 sénatrices sur 108 élus au sénat ; 6 femmes parmi les 37 membres du gouvernement). Quelles en sont les causes ?
Geneviève Inagosi : Il est vrai que la Constitution de la RDC du 18 février 2006 (modifiée le 20 janvier 2011) reconnaît la parité en son article 14. Il est cependant difficile de parvenir à cette parité en 7 ans seulement tant il est vrai qu’il faut agir sur les comportements de toute une société, ce qui prend du temps. Mais le plus important est que le processus ait été engagé et se poursuive, soutenu par la volonté politique du gouvernement, sous l’impulsion du Chef de l’État Joseph Kabila Kabange. Même si dans les institutions publiques et au niveau des postes électifs il est noté un pourcentage faible de la représentativité des femmes, la quête de la parité demeure une priorité.
C’est pourquoi, le gouvernement n’a ménagé aucun effort pour soumettre le «projet de loi fixant les modalités d’application de la parité homme-femme » au Parlement en 2010. En 2011, l’assemblée nationale de la deuxième législature a adopté ce texte ; j’en ai poursuivi le plaidoyer au sénat qui l’a voté le 7 novembre 2012. Cette loi sera promulguée dans les prochains jours après harmonisation technique et paritaire des deux chambres.
Entre-temps, la nouvelle composition de l’exécutif provincial du Bas-Congo et de la Province Orientale qui satisfait au quota de 30% au genre féminin est un motif d’encouragement. Pour ce qui est de la faible participation des femmes aux instances de décision, la cause est à rechercher dans les pesanteurs socioculturelles qui réservent à la femme un rôle secondaire. On ajoutera que peu de femmes s’intéressent à la politique, et que beaucoup de partis politiques ne leur donnent pas leur place. L’ignorance par la femme de ses droits, l’analphabétisme fréquent, la féminisation de la pauvreté constituent autant d’obstacles supplémentaires à la promotion de la femme.
Le ministère du genre, de la famille et de l’enfant reste à pied d’œuvre pour sensibiliser et éduquer les femmes sur leurs droits et leur apport dans le développement du pays. De plus, il s’est engagé à faire aboutir des réformes juridiques consacrant la parité et notamment la loi sur la parité, et la réforme du code de la famille de 1987.

IMPACT : En matière économique, les données statistiques révèlent que les femmes sont très peu intégrées au monde de l’emploi. Elles ne représenteraient que 2% des employés dans le secteur minier, 3% dans les services et 8% dans l’entrepreneuriat. Quelles sont les mesures prises par votre Ministère pour remédier à cette situation ? Quelles sont les actions qui restent à entreprendre ?
G. I. : Comme vous le savez, une frange importante de l’économie congolaise est encore informelle. La plupart des acteurs de ce secteur sont des femmes. Le transfert souhaité vers le secteur formel permettra de corriger ces indicateurs anormalement bas. Mais il est vrai que l’existence de dispositions encore discriminatoires dans l’arsenal juridique congolais (code de la famille) limitent les potentialités de la femme à embrasser des carrières traditionnellement réservées aux hommes.
La RDC ayant ratifié les instruments internationaux qui promeuvent les droits socioéconomiques et culturels, mon ministère s’appuie sur les stratégies retenues dans le document de stratégie de croissance et de la réduction de la pauvreté (DSCRP) par lequel le gouvernement tient à organiser le monde rural en structures autogérées, à redynamiser sa structure productive en renforçant les petits exploitants, dont la femme, et assure le financement du secteur. La stratégie prévoit entre autres, la promotion et l’appui aux organisations communautaires féminines pour les rendre autonomes. Afin de financer les communautés à la base, la stratégie du secteur préconise :
> La mise en place des caisses populaires mutuelles coopératives de microcrédit, institutions de micro-finance destinées à faciliter l’accès au crédit, à renforcer les capacités par l’alphabétisation, finalement à faciliter l’accès à la terre.
> La constitution d’un fonds national et provincial du développement agricole et rural.
En organisant la foire de l’entrepreneuriat féminin, dont la 5ème édition s’est tenue du 23 au 30 mars 2013 en présence du Premier Ministre Matata Ponyo, le ministère a donné la possibilité aux femmes entrepreneuses de se manifester et de permettre un accompagnement approprié de leurs initiatives par l’État.

IMPACT : En RDC, les femmes sont également les premières victimes des conflits. Comme l’a dit une militante congolaise citée par le Président Hollande, « en RDC le corps des femmes représente le nouveau champ de bataille». Quelle est la réalité du phénomène ? Au-delà de la stratégie nationale de lutte contre les violences sexuelles basées sur le genre, comment luttez-vous contre ces violences sexuelles aussi bien en zones de conflits qu’en zones stabilisées où les violences domestiques seraient tout aussi nombreuses ?
G. I. : Les femmes de RDC sont les premières victimes des conflits car en temps de guerre, l’ennemi utilise le viol comme arme et, de ce fait, affaiblit l’autre dans son intégrité et dans sa dignité. La lutte contre les violences sexuelles constitue donc un secteur transversal qui mobilise l’ensemble du gouvernement.
Le plaidoyer pour une sensibilisation accrue de la communauté internationale sur le drame humanitaire et le génocide silencieux que vivent les femmes congolaises, demeure l’une des démarches fondamentales que mènent les instances étatiques, notamment mon ministère.
Dans ce contexte, la RDC a accueilli du 20 au 30 mars 2013 Zainab Bangura, Représentante Spéciale du Secrétaire Général des Nations Unies chargée des violences sexuelles en période de conflit : elle a été reçue par les plus hautes autorités du pays et je l’ai personnellement accompagnée notamment à l’Est du pays pour qu’elle se rende compte des atrocités dont sont victimes les femmes et les enfants.
En outre, la pleine collaboration avec la justice nationale et internationale afin de mettre hors d’état de nuire les auteurs des crimes sexuels est une priorité du gouvernement, traduite par des actes concrets. La RDC reste à ce jour l’État dont le plus grand nombre de ressortissants ont été remis à la Cour Pénale Internationale. Parmi les autres stratégies qui sont mises en oeuvre pour lutter contre ce fléau, je citerai le renforcement des cadres de concertation communautaire (même au niveau des zones sans conflits) ainsi que la poursuite de la réforme de la sécurité et de la justice. Le gouvernement est déterminé à lutter contre l’impunité.
Au-delà de la stratégie nationale de lutte contre les violences sexuelles basées sur le genre, la RDC a adhéré à la campagne régionale « tolérance zéro » dans les Grands Lacs contre les violences sexuelles.
De plus, nous avons retenu pour la Journée internationale de la Femme 2013 un thème national très évocateur pour continuer à mobiliser l’opinion nationale et internationale à la réalité de la guerre dans notre pays : « Ensemble contre la guerre et les violences faites à la femme et aux jeunes filles, en consolidant la paix et la justice en RDC ».
Nous avons également pris part à la 57ème Session de la Commission de la Condition de la Femme à New-York en mars 2013 afin de défendre la cause de la femme.

IMPACT : De nombreux appuis internationaux sont apportés à la question du genre en RDC. Comment cette aide est-elle coordonnée ? Comment la jugeriez-vous ?
G. I. : La RDC est bénéficiaire de nombreux appuis de partenaires bi et multilatéraux. Toutes les parties prenantes à la problématique du genre et de violences sexuelles basées sur le genre sont regroupées au sein du groupe thématique « Genre ».
Le ministère du genre, de la famille et de l’enfant a, depuis quelques mois, entamé, en collaboration avec ses partenaires, une démarche visant à ce que l’aide apportée puisse atteindre les vrais bénéficiaires.
Un effort est entrepris pour cartographier les interventions dans le domaine de la lutte contre les violences sexuelles et basées sur le genre, à travers l’organisation par mon ministère de réunions de l’« Equipe technique violences sexuelles ».

IMPACT : Du journalisme à l’engagement militant puis à la politique, votre parcours prouve, comme dans le cas d’autres femmes congolaises, qu’on peut réussir une intégration professionnelle. Quelles sont les difficultés auxquelles vous avez été confrontées ? Comment les avez-vous surmontées ?
G. I. : Les difficultés de mon parcours professionnel sont celles de toutes mes collègues engagées à agir autrement. Commencer comme un petit poisson sans se faire avaler par les requins, s’affirmer par son professionnalisme. J’ai été par moments victime d’injustices et/ou d’incompréhensions de la part de ma hiérarchie. Mon courage et ma détermination ont été mes refuges.
Mon parcours pour un mandat électif a connu des rebonds : vaincue en 2006, j’ai été élue député en 2011 après avoir fait face à toutes les pesanteurs socioculturelles liées au statut de la femme en milieu rural. Comme ministre, dans un domaine transversal qui appelle un changement de comportements, d’attitudes et de pratiques, mon principal obstacle est la résistance aux changements liée aux habitudes acquises. Il faut savoir écouter, se fixer des priorités et rechercher autant que possible des consensus permettant d’aboutir aux effets recherchés.

IMPACT : Vous rentrez du 1er forum des femmes francophones qui s’est tenu à Paris le 20 mars. Qu’en avez-vous retiré?
G. I. : Le gouvernement a salué cette initiative annoncée par le Chef de l’État français François Hollande lors du XIVème sommet de la francophonie tenu à Kinshasa du 12 au 14 octobre 2012.
Je félicite sincèrement Yamina Benguigui, ministre chargée de la francophonie, qui s’est beaucoup investie dans l’organisation de ce forum et qui a porté haut la voix des femmes congolaises, au regard de la visite qu’elle avait effectuée en RDC et notamment à Goma.
La RDC a participé activement à ce forum, tant par des officiels du gouvernement et du parlement, que par les déléguées de la société civile. Les thématiques qui y ont été abordées autour de trois tables rondes, à savoir la lutte contre les violences sexuelles, la question de la scolarisation des filles ainsi que la participation de la femme comme actrice de développement, ont permis de dégager de bonnes pratiques que notre délégation saura capitaliser. J’ai saisi cette opportunité pour mobiliser et sensibiliser les autres femmes francophones participantes audit forum sur le viol comme arme de guerre auquel ne cessent de recourir les auteurs de graves violations des droits des femmes à l’Est du pays, avec le soutien malheureux de certains pays voisins. J’ai par ailleurs indiqué les conséquences de cette guerre : entre autres la contamination au VIH/SIDA ainsi que la réduction sensible du nombre de filles qui ont accès à l’éducation.
Le viol et les violences sexuelles à l’Est de notre pays sont étroitement liés à la guerre. Je voudrais encore profiter de ces colonnes pour appeler à une mobilisation de la communauté internationale pour la cessation de la guerre en RDC.
Je salue l’instauration de la Brigade d’intervention internationale et j’appelle de tous mes vœux sa mise en œuvre rapide pour la consolidation de la paix dans notre pays et l’éradication des violences sexuelles.
J’ose croire que ce premier Forum en entraînera, à court terme, un second et que cette démarche sera pérennisée.

Propos recueillis par Philippe Larrieu

Photo : Perrine Piton