Entretien avec le Premier Ministre Matata Ponyo Mapon

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IMPACT : Votre gouvernement a moins d’un an. C’est à la fois peu et beaucoup dans un contexte national et international particulièrement agité. Quelles sont les mesures que vous jugez les plus emblématiques depuis votre prise de fonction ?
Son Excellence Monsieur le Premier Ministre : Depuis mai 2012, le gouvernement a abattu un travail abondant et de qualité si l’on considère la panoplie des mesures prises et leurs effets. On notera, sans être exhaustif, un ensemble de réformes visant tant la mobilisation efficiente des ressources budgétaires que l’amélioration de la compétitivité de l’économie : réformes structurelles dans les secteurs des mines, des hydrocarbures, de l’eau et de l’électricité, des télécommunications; amélioration du processus décisionnel au sein des institutions ; réforme de l’administration publique, réforme du secteur de sécurité (armée, police et justice) ou encore réforme des finances publiques. On peut ajouter :
> L’introduction de la culture d’une feuille de route des 100 premiers jours du gouvernement rendue publique le 22 mai 2012.
> L’évaluation de l’action des ministères, publiquement faite le 17 août 2012.
> L’organisation d’un séminaire gouvernemental destiné à forger un esprit d’équipe autour des priorités de l’action gouvernementale, à amener les ministres à travailler ensemble et ainsi à fédérer les énergies, les 3 et 4 juillet 2012 à Zongo dans la province du Bas-Congo.
> Ma visite d’inspection au port de Matadi le 27 juillet 2012, à la tête d’une équipe comprenant le Vice-Premier Ministre, Ministre du budget, le Ministre de l’intérieur, sécurité, décentralisation et affaires coutumières, le Ministre de l’économie et commerce, le Ministre des transports et voies de communication, le Ministre de l’industrie, petites et moyennes entreprises ainsi que le Ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé des finances. L’objet de cette «descente musclée» sur terrain était notamment de faire respecter le décret présidentiel n° 036/2002 limitant à quatre les services habilités à prester aux postes frontières et de démanteler les réseaux procédant à des prélèvements irréguliers qui contribuent au surcoût des produits importés.
> Dans le souci d’assurer le suivi des actions ministérielles ainsi que le partage de l’information parmi les membres du gouvernement, des cadres souples de concertation interministérielle ont vu le jour, en plus des trois commissions interministérielles techniques permanentes traditionnelles. Il s’agit là d’une véritable innovation par l’institution de rencontres interministérielles hebdomadaires à travers la « Troika stratégique » (budget, finances et banque centrale) et les trois « Groupes thématiques » réunissant les ministres impliqués dans les « secteurs productifs », la « politique, défense nationale et diplomatie » et l’«environnement socioculturel ».
> La signature de l’acte d’engagement éthique de tous les membres du gouvernement, le 25 juillet 2012, devant le Secrétaire Général du Gouvernement, s’engageant ainsi à rompre avec le passé de leurs prédécesseurs gestionnaires publics, pour une révolution des mentalités.
> Le lancement d’un projet pilote ambitieux (sur ressources propres) de recrutement par voie de concours rigoureux et transparent d’une centaine de jeunes universitaires qui ont suivi leurs premières formations initiales et sont actuellement affectés au sein des services du secrétariat général aux finances.
> Pour la première fois depuis une vingtaine d’années, le lancement de la première campagne agricole avec 23 millions de dollars.
> La réunification routière nationale en cours avec un fonds de départ de près de 44 millions de dollars sur ressources propres. Ce programme ambitieux a pour objectif de relier comme en 1960 toutes les provinces du pays.
> La bancarisation de la paie de tous ceux qui émargent au budget de l’État, y compris les militaires et les policiers. Cette opération historique permet au Gouvernement non seulement de canaliser l’entièreté des salaires vers les bénéficiaires, mais aussi de démanteler un réseau d’emplois fictifs très élaboré.
> La relance de la SOFIDE avec des capitaux neufs (10 millions de dollars). Cette institution de financement du développement est restée en veilleuse pendant plus d’une décennie.

IMPACT : Votre action s’est aussi développée dans le contexte d’une situation très difficile à gérer dans l’Est du pays. Entrevoyez-vous une ou plusieurs solutions à une sortie de crise ?
SE M. PM : La situation dans l’Est de la RDC est préoccupante et nous prive de moyens d’action importants, tout en contraignant la population de cette partie de la République à des conditions de vie infra-humaines. Elle requiert donc des solutions durables à même de permettre au Gouvernement de mener convenablement sa politique sous le leadership du Président de la République.
Cette situation trouve son origine dans la guerre d’agression qui nous est injustement imposée, malheureusement, par notre voisin le Rwanda. Cela n’est, aujourd’hui, un secret pour personne; nos services ainsi que les rapports pertinents du groupe d’experts des Nations Unies l’attestent sans équivoque. Les données de la dernière offensive d’occupation de la ville de Goma sont également édifiantes. L’appui en hommes et en matériels fourni par ce pays aux rebelles du M23 est tout à fait établi.
La solution radicale, pour nous, consiste en la sécurisation de la frontière entre notre pays et le Rwanda. à cet effet, la RDC s’est investie dans la démarche diplomatique recommandée par différentes organisations internationales, ce qui est l’expression de son attachement à la paix, notamment dans la sous-région, pour nous permettre de nous atteler aux nombreux défis socio-économiques qui sont les nôtres. Aussi est-elle présente aux sommets et réunions programmées à cet effet. Je profite de cette occasion pour remercier tous les partenaires qui nous soutiennent dans cette démarche de paix.
Il convient aussi de noter que la défense et la sécurisation de notre territoire sont un devoir constitutionnel. Le Gouvernement, sous le leadership du Président de la République, ne lésinera pas sur les moyens pour remplir, à tout prix, ce devoir. Tout devra donc être mis en œuvre pour que la démarche diplomatique aboutisse ; tout le monde épris réellement de paix devrait s’y investir résolument. Le réajustement du mandat de la MONUSCO apparaît également une nécessité car la passivité de celle-ci devant certaines situations qui entraînent des conséquences humanitaires dramatiques dans cette partie de notre territoire peut donner l’impression d’une certaine complaisance de la communauté internationale qui met beaucoup de moyens pour le fonctionnement de cette mission des Nations Unies en RDC.
Dans le contexte de la surveillance de la frontière avec le Rwanda, décidée dans le cadre des sommets tenus sur cette crise, la MONUSCO joue un rôle plus actif.

IMPACT : Plus généralement, en ce début d’année et quelques semaines seulement après l’adoption du budget, quelles sont les priorités de votre gouvernement pour 2013 ?
SE M. PM : Tous les axes du Programme du Gouvernement sont concernés en 2013. On peut cependant retenir quelques actions prioritaires suivantes :
Mener une stratégie budgétaire qui matérialise l’option fondamentale du Gouvernement sur le mode de gestion de la chose publique, à savoir la gestion axée sur la performance. Ainsi, la stratégie budgétaire de la mandature s’articulera autour de trois points :

  1. L’intensification des efforts en vue d’accroître le niveau des ressources budgétaires ;
  2. La rationalisation des dépenses publiques en dégageant des marges budgétaires susceptibles de financer plus naturellement les actions publiques ayant une incidence directe sur les conditions de vie des citoyens ;
  3. L’alignement des crédits budgétaires suivant les stratégies sectorielles et les résultats prévus d’avance.

À travers cette stratégie budgétaire, le Gouvernement mise sur la stabilité macroéconomique induisant une croissance inclusive, diversifiée et créatrice d’emplois. Pour ce faire, il entend rationaliser l’exploitation des ressources naturelles, en vue de créer des opportunités économiques à même de stimuler la croissance et de financer les autres secteurs plus créateurs d’emplois.
Ce projet de budget intègre les dépenses liées aux élections sénatoriales et provinciales de 2013, et met en perspective les réformes essentielles et prioritaires qui doivent accompagner l’action du gouvernement.
En matière des réformes, le projet du Budget 2013 tient compte des réformes prévues dans les différents secteurs, notamment celles sur la fonction publique, l’armée, la police, les services de sécurité, la justice et les finances publiques. Il s’agit notamment d’accélérer la mise en place d’une armée républicaine et d’une police efficace, de concrétiser la caisse de pension pour permettre la mise à la retraite du personnel de l’État et son rajeunissement. Il est aussi question de renforcer le système judiciaire et les services de sécurité pour mieux protéger l’intégrité territoriale et assurer une justice équitable.
En matière de dépenses, les différentes politiques sectorielles exprimées par les services ont été prises en compte dans la mesure du possible. Les dernières directives de la réunion inter-institutionnelle prônant la réduction du train de vie des institutions seront naturellement mises en œuvre.
S’agissant du processus de décentralisation, le Gouvernement s’efforcera de traduire cette option du pays en transférant de manière progressive les compétences, ressources et charges des provinces.
Aussi, en vue de développer les industries de transformation structurantes, le gouvernement prévoit la mise en place progressive des zones industrielles dont celle de Maluku et la contrepartie dans la cimenterie de la Province Orientale (CIPOR). Il prévoit également de promouvoir les politiques favorables à la création de l’emploi, au soutien à la classe moyenne ainsi qu’à la protection du petit commerce.
Pour continuer de consolider la solvabilité retrouvée et atteindre le point d’achèvement de l’I-PPTE, le gouvernement s’est aussi engagé à assurer régulièrement le paiement du service de la dette tant extérieure qu’intérieure.
Pour encourager la croissance du secteur énergétique, des interventions sont prévues notamment en soutien aux services d’électrification en milieu rural et aux grands projets des barrages. Dans le domaine de la voirie, un effort sera consenti pour la réfection de 815 km de routes, 18 bacs et 28 Gouponts sur l’ensemble du territoire national.
Le gouvernement se propose aussi d’accroître la desserte en eau potable et de financer divers projets d’adduction d’eau à travers le ministère des ressources hydrauliques et électricité et celui du développement rural. Il en est de même de l’électrification en milieu rural. Le gouvernement prévoit d’amorcer diverses actions liées à la culture, à la réforme de la sécurité sociale, au régime de retraite, à la réduction des inégalités et de la vulnérabilité ainsi qu’à celle de la dynamique communautaire et du relèvement du revenu.
Enfin, le gouvernement inscrit à son agenda les actions prioritaires se rapportant à la réhabilitation des immeubles des ambassades et missions diplomatiques, au paiement régulier tant des salaires que des frais de fonctionnement, au rapatriement des diplomates en fin de carrière et à la fermeture de certains postes diplomatiques.

IMPACT : Depuis votre arrivée à la primature, l’un des temps forts a été le Sommet de la francophonie. Quel bilan en faites-vous et quel bénéfice en attendez-vous dans le futur ?
SE M. PM : L’organisation et la tenue de ce quatorzième Sommet ont été un grand succès pour tous les pays participants et, de manière particulière, pour la République Démocratique du Congo qui a eu à la fois l’avantage et l’honneur de le préparer. Depuis, bien des initiatives et des réformes ont été mises en place et les retombées, j’en suis plus que convaincu, seront considérables dans les temps à venir. Je saisis cette opportunité pour relever que, contrairement à l’Organisation des Nations Unies et à l’Union Africaine, l’Organisation Internationale de la Francophonie n’est pas une structure à caractère politique. Même si elle peut contribuer de manière sensible et évidente à la consolidation des systèmes démocratiques et des valeurs qu’ils exigent, elle est d’abord le symbole d’une volonté commune des pays ayant en partage le français comme langue. Dans ce sens, l’OIF est à considérer comme une plateforme déterminante dont l’engagement consiste davantage à construire un monde où les économies sont équilibrées par des politiques nationales ou régionales réalistes et rationnelles, définies dans le but de répondre aux besoins et attentes des populations, des partenaires, etc. La RDC, qui assume la Présidence de l’OIF jusqu’à passer le flambeau au Sénégal, compte bien demeurer une nation respectueuse des droits de l’homme et de tant d’autres valeurs démocratiques auxquelles notre pays a souscrit comme État souverain et indépendant.

IMPACT : Sur la relation bilatérale avec la France, dans quels domaines souhaitez-vous un approfondissement de notre coopération ?
SE M. PM : La position de la RDC, au centre de l’Afrique, ainsi que ses abondantes richesses en ressources naturelles et minières ont toujours attiré la convoitise de la part des acteurs individuels comme collectifs étrangers. Pendant des décennies, l’impunité et la corruption érigées en mode de gestion des affaires publiques ont, en plus des nombreuses interventions illicites des ennemis de la République, encouragé autant le dépouillement du pays que la paupérisation des Congolais. Sous l’impulsion du Président de la République, mon gouvernement se dépense avec bravoure et détermination pour résorber cette situation.
S’agissant de la coopération bilatérale avec la France, nous voulons travailler sur de solides partenariats en vue de consolider les droits liés à l’intangibilité des frontières de la RDC et d’accompagner les réformes initiées par le gouvernement congolais dans la mission que lui a assignée le Chef de l’État. De manière particulière, il est question de pérenniser les retombées de divers projets de développement socio-économique et culturel qui définissent les centres d’intérêts entre nos pays. Beaucoup de secteurs peuvent être mis à contribution : les mines, les hydrocarbures, les infrastructures, la technologie, les transports, etc…

IMPACT : Quelles mesures envisagez-vous pour améliorer le climat des affaires et pour attirer de nouveaux investisseurs ?
SE M. PM : Selon le dernier rapport Doing Business publié le 23 octobre 2012, la République Démocratique du Congo a été classée 181ème sur 185 pays. Ce positionnement a fait perdre à notre pays une place par rapport à l’année précédente.
La vision du gouvernement est de disposer à très brève échéance d’un climat des affaires attractif et propice aux investissements directs étrangers, avec un cadre juridique et judiciaire des affaires sécurisé, qui permettra au secteur privé de devenir le moteur de la croissance durable devant conduire à l’émergence de la RDC.
Je suis personnellement très préoccupé par la question de l’amélioration du climat des affaires et des investissements. Un certain nombre de réformes sont certes envisagées depuis la mise en place en 2009 du Comité de Pilotage pour l’Amélioration du Climat des Affaires et d’Investissements (CPCAI) et l’approbation par le gouvernement des feuilles de route reprenant les dites mesures.
L’assainissement de l’environnement juridique et réglementaire des affaires en RDC devra s’améliorer grâce aux réformes qui visent premièrement à harmoniser le cadre légal, à éliminer des tracasseries administratives, à réduire les coûts et à informatiser les procédures. Ceci implique une harmonisation du cadre légal et réglementaire conformément au droit de l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA), déjà en vigueur, garantissant la sécurité juridique et judiciaire à tous les investisseurs.
Deuxièmement, promouvoir le commerce par l’implantation d’un guichet unique intégral, la mise en cohérence de la législation avec les traités ou accords internationaux souscrits par la RDC et la simplification et l’harmonisation des procédures du commerce transfrontalier avec celles des ensembles sous-régionaux et des standards internationaux. Troisièmement, mettre en œuvre des réformes en vue d’éliminer des taxes illégales et illicites, de simplifier et d’assurer la transparence de la fiscalité et de la parafiscalité. Quatrièmement, promouvoir l’accès au financement par la mise en œuvre des réformes du régime de sûreté et la modernisation de la centrale des risques, ainsi que la mise en place des Zones Économiques Spéciales (ZES).
Sans aucun doute, l’amélioration de la gouvernance et de la transparence, la lutte contre la corruption et l’impunité ainsi que l’accélération des différentes réformes telles qu’amorcées devront permettre d’améliorer le climat des affaires et d’attirer des investisseurs.

IMPACT : Vous venez d’accorder une interview à un magazine nouveau venu en RDC. Quel message souhaitez-vous adresser à sa rédaction et à ses lecteurs ?
SE M. PM : Je souhaite la bienvenue à votre magazine en République Démocratique du Congo, premier pays francophone au monde en termes de nombre de locuteurs. Que la revue soit accueillie dans notre pays au moment où la RDC assume encore la Présidence de l’OIF, c’est une joie pour tout le peuple congolais. Partant, je formule le vœu de voir votre rédaction accompagner l’ensemble des actions initiées par le gouvernement congolais. Ceci appelle de votre part une prise de conscience du rôle que doit jouer cette revue de manière à favoriser et à encourager une critique constructive sur le fonctionnement des institutions de la République et ce en vue d’améliorer davantage les projets de développement. Aux lecteurs et de manière particulière à mes compatriotes congolaises et congolais, je demande de vous être fidèle et de vous lire en toute objectivité.

Propos recueillis par Stéphane Bégué

Photo : DR