Entretien avec Maker Mwangu Famba, ministre de l’enseignement primaire, secondaire et professionnel

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IMPACT : Monsieur le Ministre, vous êtes à la tête d’un ministère sensible. à quelques jours de la rentrée scolaire, c’est l’occasion de faire un point avec vous sur cette échéance et sur l’état du système éducatif congolais. Pensez-vous que la rentrée académique 2013- 2014 va bien se passer ?
Maker Mwangu : Oui. Depuis un certain nombre d’années, nous prenons toutes les dispositions pour améliorer le système. Nous publions le calendrier scolaire en juillet, nous avons des pourparlers efficaces avec nos amis des syndicats des enseignants et nos services administratifs travaillent avec efficacité afin de garantir une bonne rentrée scolaire.
Néanmoins, permettez-moi de vous dire que j’ai une pensée toute particulière, ainsi que le gouvernement, pour nos enfants, enseignants et collaborateurs qui sont dans les zones de conflits à l’Est. Nous espérons que cette situation prendra fin très vite et que tous les enfants pourront reprendre le chemin de l’école sans problème.

IMPACT : Quel est le principal défi pour la RDC en matière éducative dans les prochaines années ?
M.M.: La RDC a un grand défi à relever d’ici 2015 : celui d’emmener ou plutôt de ramener à l’école le plus d’enfants possible et notamment ces 3,5 millions d’enfants que nous avons identifiés comme étant en dehors du système scolaire. Ramener les enfants implique la prise en compte d’un certain nombre de problèmes qui nécessitent une intervention, non seulement du gouvernement qui s’implique déjà surtout au niveau de l’accès, mais aussi de la communauté internationale.
C’est un grand défi et pour le relever nous devons poursuivre et intensifier par exemple la mise en œuvre de la politique de gratuité. Nous devons aller jusqu’au bout, prendre en compte tous les éléments qui entourent cette mesure en y intégrant une politique adaptée des salaires des enseignants. Nous mettons beaucoup plus l’accent sur les salaires pour qu’à l’avenir le paiement de certains enseignants ne soit plus pris en charge par les communautés, par les parents.

IMPACT : Quel est votre sentiment quant à l’atteinte des OMD de 2015 pour l’éducation en RDC ?
M.M.: Nous nous efforçons de nous approcher de cet objectif et je peux vous l’affirmer, la RDC ne sera pas en queue de peloton, parce que depuis un certain nombre d’années nous avons fait de grandes avancées dans ce domaine.
Depuis trois ans maintenant, le gouvernement fait réellement de l’éducation une priorité ; c’est ainsi que ce secteur dispose du premier poste budgétaire aujourd’hui. Les ressources que le gouvernement a mises à la disposition de l’éducation de base notamment, pour construire des écoles, améliorer les conditions d’accès ainsi que la qualité de l’enseignement se chiffrent à 100 milliards de FC pour l’exercice en cours. Tout ceci fait que nous sommes optimistes. On peut certes faire davantage et des efforts supplémentaires seront faits.

IMPACT : Quelles réformes de l’éducation nationale vous semblent essentielles aujourd’hui?
M.M.: La mise en œuvre de la gratuité constitue pour nous une réforme essentielle en ce qu’elle permettra d’atteindre les objectifs de l’éducation pour tous. N’oublions pas que cette réforme a été mise en œuvre depuis août 2010 par le Président de la République à partir de l’intérieur du pays. C’était un message fort, parce que c’est à l’intérieur du pays et pas seulement à Kinshasa que doit se faire cette réforme.
En complément de ce choix hautement politique et symbolique, nous avons déjà atteint partiellement un certain nombre d’indicateurs comme l’indice de parité. Tel est le cas à Kinshasa et à Lubumbashi mais dans le reste du pays, il nous reste beaucoup de marge de progression. C’est pourquoi le Président de la République a lancé cette réforme depuis l’intérieur du pays, parce que c’est là que nous devons concentrer nos efforts. Nous continuons à travailler dans ce sens, en isolant un peu Kinshasa et Lubumbashi où nous avons déjà atteint un certain nombre d’objectifs.

IMPACT : Pourquoi la gratuité des frais d’inscription n’est-elle pas respectée dans le Primaire public ?
M.M.: Dans certaines régions nous continuons à insister auprès des ministres provinciaux chargés de l’éducation, ainsi que des gouverneurs pour la mise en œuvre de cette politique de gratuité. En juillet nous avons eu une réunion des ministres de l’éducation afin de faire le point sur la politique de gratuité dans toutes les provinces et de voir quelles sont les mesures correctives que l’on peut apporter.
Comme je vous le disais, le grand défi pour ce ministère c’est la prise en charge directe des salaires des enseignants. Nous devons payer tous les enseignants. En rémunérant tous les enseignants, nous parviendrons plus facilement à mettre en œuvre la gratuité.

IMPACT : Comment l’éducation peut-elle contribuer à faire des jeunes Congolais des adultes productifs ?
M.M: C’est une question très importante; cela nous pousse à avoir une vision qui dépasse l’éducation traditionnelle. Nous souhaitons ainsi lancer une grande réforme dans ce secteur, celle de la professionnalisation de notre système éducatif. Depuis un certain nombre d’années, nous mettons l’accent sur l’enseignement technique et la formation professionnelle. Nous travaillons sur un vaste programme qui vise la transformation de certaines écoles d’enseignement général en écoles d’enseignement technique et de formation professionnelle.
Nous sommes en train de voir dans quelle mesure nous pouvons mutualiser ces écoles avec d’autres qui sont déjà identifiées comme des points focaux sur lesquels nous allons baser ce programme. C’est le premier élément important.
Le deuxième élément est une réflexion sur les possibilités de mettre en place une Chambre d’artisanat et de métiers. Sur ce sujet, nous travaillons avec nos amis de la diaspora, notamment celle qui est en France. L’objectif de cette Chambre d’artisanat et de métiers sera de nous aider à certifier des compétences, formaliser certaines formations qui sont données à travers la République et encadrer certains métiers qui sont organisés en faveur de notre jeunesse.
Et le troisième élément que je peux ajouter c’est la transformation même de certains programmes d’enseignement agricole, mécanique générale, électricité et autres, que nous sommes en train de réaliser.

IMPACT : Comment envisagez-vous votre mission aujourd’hui pour relever le défi de l’éducation ?
M.M.: La mission qui m’a été confiée par le Président de la République et le gouvernement, dont les résultats sont attendus par la communauté nationale, c’est de mettre en œuvre la stratégie que nous avons élaborée au niveau du gouvernement et qui a été acceptée par la communauté internationale à travers le Plan Intérimaire de l’Éducation. Je suis là pour que ce document devienne une réalité. Que cette encre se transforme en réalité et aide vraiment l’éducation à devenir l’outil indispensable pour le développement de notre pays.

IMPACT : Les décideurs africains discutent de la pertinence de l’éducation, des compétences pratiques et des opportunités d’emploi. Quelle est votre analyse sur ce sujet ?
M.M.: C’est un problème réel. Nous sommes devant une difficulté d’approche. Certains pensent qu’il faut former et donner les outils pour s’adapter aux différentes situations de la vie, professionnelles ou non, c’est-à-dire une formation que l’on pourrait qualifier de généraliste afin de faire face aux problèmes de la communauté. D’autres pensent que l’école doit former à l’emploi afin de répondre au marché du travail dans une optique d’adéquation formation-emploi. Mais là se pose une question essentielle à savoir quelle est la meilleure approche.
Pour le moment, nous pensons que nous devons former le plus de jeunes capables de s’adapter aux différents contextes mais également améliorer la formation continue en cours d’emploi. Il faut organiser cette approche et définir comment la formation théorique peut être liée aux réalités de l’emploi. Il faut donc organiser les centres de formation et intégrer dans les référentiels de formation des stages pratiques et des cours plus en lien avec le monde du travail. Donc, il ne faut pas nécessairement penser à la formation classique, mais penser à la formation qui doit se faire autour de l’emploi.

IMPACT : Quels doivent être pour vous les principaux axes de la coopération internationale ?
M.M.: Pour nous la coopération internationale doit être en phase avec les priorités du gouvernement. C’est très important. Mais laissez-moi vous dire qu’aujourd’hui, pour le gouvernement et mon ministère, il faudrait vraiment arriver dans un premier temps, et c’est un domaine qui n’a rien à voir avec l’éducation mais qui est très important, à mette fin à la guerre à l’Est du pays.
Il faut que la communauté internationale comprenne qu’ailleurs parfois on s’émeut par ce qui se passe en Syrie, ce qui est une réalité avec le chiffre fatidique de cent mille morts, mais on oublie qu’au Congo on parle de millions de morts à cause de la situation à l’Est du pays, et apparemment cela n’émeut personne à travers le monde.
Nous voulons que cette situation cesse pour que nous arrivions à dégager les ressources additionnelles importantes afin de résoudre les problèmes de développement de la RDC. Nous assistons aujourd’hui à travers la République à un changement, à des évolutions vers le progrès mais nous ne pouvons pas laisser la partie orientale dans cet État.
Néanmoins, nous disposons aujourd’hui d’un plan intérimaire de l’éducation qui permet à la RDC d’être admise comme membre du Partenariat mondial pour l’éducation (PME – GPE). Les retombées immédiates sont que le partenariat mondial pour l’éducation alloue à la RDC pour 3 ans 100 millions de dollars américains. Et son processus de mise en œuvre pour l’acquisition des manuels, l’amélioration de la qualité et la construction des infrastructures scolaires va commencer très bientôt.
Un certain nombre de pays, dans l’esprit du partenariat mondial, sont en train de venir nous aider pour s’attaquer à des chantiers non pris en charge par le financement du partenariat mondial. Il y a ce que j’appelle souvent, parce qu’il n’y a pas que l’allocation des ressources, un état d’esprit dans la gestion du système éducatif qui a été accepté par la communauté nationale et la communauté internationale.
C’est pourquoi la République française vient de nous allouer pour les trois ans à venir, dans le cadre du contrat de désendettement, 45 millions d’Euros pour nous permettre de résoudre des problématiques non prises en compte par le Partenariat mondial pour l’éducation mais dans la droite ligne de notre plan d’action.

IMPACT: Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter à la tête de ce ministère ?
M.M.: C’est de réussir la mission qui m’a été confiée. Aujourd’hui nous avons un guide et une stratégie à travers le plan intérimaire de l’éducation. C’est également mobiliser le maximum de ressources afin que ces objectifs soient transformés en réalité pour le bien de nos enfants et notamment ceux qui aujourd’hui sont en dehors de l’école afin que chacun en RDC bénéficie d’une éducation et d’une formation de qualité.
J’ajoute que les politiques d’éducation et de formation sont le complément indispensable des stratégies nationales de création et de valorisation de l’emploi dans les différents secteurs d’activité : elles participent à la création d’un « environnement favorable » à l’insertion économique et sociale et placent le capital humain au cœur du développement. Merci pour cet honneur que vous nous faites, longue vie à IMPACT.

Propos recueillis par Alain Masetto

Photo : Alain Masetto