Entretien avec Marie-Christine Saragosse

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IMPACT : Bonjour Marie-Christine et bienvenue à Kinshasa. Est-ce que vous pouvez nous dire en quelques mots ce qui vous amène ici ?
Marie-Christine Saragosse : J’avais l’intention de venir pour le sommet de la francophonie en octobre 2012 mais je n’ai pas pu car je venais d’être nommée à la tête de l’AEF. Avec Luc Hallade, notre ambassadeur en RDC, nous avions aussi pour projet d’inaugurer ensemble le deuxième émetteur hertzien de TV5Monde à Lubumbashi. Mais j’ai quitté la direction de la chaîne peu de temps avant cette inauguration. Après ces deux rendez-vous manqués, j’avais d’autant plus envie de venir en RDC pour fêter les 15 ans de RFI Planète Radio !

IMPACT : Pouvez-vous nous parler de vos premières impressions ?
M-C. S. : On ne peut pas prétendre connaître une ville en trois jours, mais on peut en saisir les énergies. Ici je ressens une forte créativité. J’ai rencontré beaucoup d’artistes et de jeunes, et ce qui me frappe c’est de trouver une capitale très tendance, très créative. On se dit, comme quand on arrive à Paris ou à Berlin : « il se passe quelque chose ici». Ce que je ressens me donne déjà envie de revenir…

IMPACT : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur RFI Planète Radio ?
M-C. S. : Quand j’étais à TV5Monde, le rédacteur en chef de l’émission sur le développement durable « Coup de pouce pour la planète » avait repéré le travail de Max Bale. Il m’avait dit : « Il y a un homme complètement incroyable qui va installer des radios dans des endroits improbables ». On l’avait suivi pour une série de reportages sur son projet.
Quand je suis arrivée à RFI, je l’ai recontacté et il m’a expliqué son action.
Pour lui, une radio publique internationale comme RFI, ce n’est pas une radio unilatérale. La formation n’est pas un acte technique, ce n’est pas davantage un simple contenu journalistique, c’est une aventure humaine. Cela doit permettre d’apporter un savoir-faire à d’autres, pas pour faire à leur place mais pour qu’ils prennent leur destin en main. C’est résoudre leurs problèmes, comme celui de l’énergie, avec des solutions durables comme l’huile de palme, pour permettre à des communautés isolées de communiquer, de vivre quelque chose ensemble, de diffuser de l’info, du lien social, de la musique…
Ça donne tout son sens à l’ensemble de l’action de RFI. On forme des gens remarquables : au fin fond d’un endroit isolé, on rencontre des personnalités qui sont tellement motivées qu’elles vont apprendre le français, assimiler les techniques, puis devenir formatrices elles-mêmes et démultiplier l’expérience.
C’est ce qu’on voit dans le documentaire Les Hommes au courant qui a été diffusé à l’Institut français de Kinshasa dans le cadre de la soirée anniversaire de RFI Planète Radio. Il y a une soixantaine de radios en RDC, c’est le pays d’Afrique où il y en a le plus. C’est aussi le pays où les gens ont le plus pris en main l’aventure, et gagné en autonomie ; c’est ce qui est fantastique.
Je suis extrêmement fière que ce genre de projets existe parce que c’est le cœur de notre mission de service public mondial. On n’est pas seulement là pour porter unilatéralement un point de vue, une vision, fût-elle celle de la France et ses valeurs universelles ; on est aussi là pour transmettre et faire que les gens n’aient plus besoin de nous, même s’ils continueront à avoir en vie de nous rencontrer de temps en temps, et nous aussi, et que bien sûr ils restent des fans de RFI !

IMPACT : Quels sont les enjeux de l’audiovisuel extérieur de la France en RDC ?
M-C. S. : Au-delà de l’anniversaire et du concert, cette visite était l’occasion de mesurer sur le terrain la force de la présence de RFI. Cette radio fait partie du paysage audiovisuel national, avec neuf émetteurs FM sur le territoire. Elle est très appréciée du public ; c’est la radio de référence en terme d’audience. Mais c’était aussi l’opportunité d’observer la notoriété de France 24 alors que la chaîne n’y est pas diffusée en hertzien, d’en parler avec le premier ministre, le CSAC, les ministères concernés.
Nous avons également rencontré la RTNC car nous souhaitons mettre en place un important partenariat pour l’installation d’un nouveau studio radio numérique à Kinshasa, qui servira à faire de la formation au bruitage, à l’animation, à la radio en général, en partenariat avec l’Institut français.
Nous avons aussi discuté avec le CSAC d’actions de formation pour préparer l’arrivée de la TNT, un enjeu important que le secteur des médias va devoir relever, et de la possibilité d’avoir une fréquence en amont de cette bascule en numérique pour France 24. C’est une attente du public et ce serait un pas important dans le plus grand pays de la francophonie en Afrique.
La chaîne est une composante primordiale de notre offre composée aujourd’hui de RFI, une radio d’actualité qui diffuse aussi beaucoup de magazines de réflexion et de découverte, TV5Monde, dirigée par Yves Bigot, une chaîne généraliste, multi latérale, qui fait une large place aux programmes qui viennent d’Afrique et notamment aux fictions, et France 24, une chaîne d’information continue dynamique dont le cœur bat au rythme de celui de l’Afrique. Cette action est porteuse d’énergie, de compétence, de professionnalisme et d’échanges.

IMPACT : Cette politique d’audiovisuel extérieur, c’est une particularité française : pourquoi est-ce important ?
M-C. S. : Toute proportion gardée, c’est un peu un héritage des Lumières ; il y a des valeurs universelles que nous devons véhiculer à travers les continents. En tant que femme, je suis consciente que notre place est difficile : dans certains pays, on pratique l’excision, le mariage forcé, la lapidation, la polygamie, qui est aussi une réification de la femme. Les valeurs universalistes, telles que l’égalité des femmes et des hommes, il faut les porter, tout en ayant la curiosité et la tolérance de comprendre d’autres points de vue.
Il faut à tout prix éviter d’être arrogants dans notre façon de promouvoir ces va leurs, car il n’y a pas de culture meilleure que les autres mais il y a des valeurs meilleures que d’autres. Je suis très réticente face au relativisme culturel ; en se frottant d’une culture à l’autre et avec le bon sens de l’être humain, ce sont les valeurs universalistes qui l’emportent.
Ce que je trouve intéressant dans ce groupe, c’est qu’il rassemble 44 nationalités, que les gens y parlent quatorze langues, dont le français qui en est la langue « ciment ». Ça nous évite de tourner en rond et de tomber dans le piège de l’unilatéralisme. Si on tombait dans ce travers pour devenir le porte-voix d’une hégémonie, on trahirait ce qu’il y a de meilleur dans la France. La société française est un laboratoire fantastique du mélange, de la diversité. Nos médias, nos voix, nos images doivent être les reflets de cette diversité.

IMPACT : Pour revenir sur la question de l’égalité hommes-femmes et de la parité, puisque c’est le thème central de ce numéro, pouvez-vous nous donner votre perception de la situation notamment dans le domaine professionnel ?
M-C. S : La France n’est pas un exemple irréprochable dans le domaine de la parité dans le public comme dans le privé et pourtant cela fait plusieurs années qu’on observe que les filles réussissent mieux que les garçons dans leurs études. Je pense que c’est une question de conditionnement, de confiance en soi. Pas une confiance aveugle et béate, qui serait au contraire le plus sûr moyen de se tromper, mais juste la conviction qu’on est capable de faire absolument tout ce qu’on a décidé de faire.
Il ne faut pas penser qu’on aurait plus à prouver que les hommes. Quand on me sollicite pour faire partie de conseils d’administration sous prétexte qu’il n’y a pas assez de femmes « expertes » je réponds « mais au fond est-ce que dans votre CA, il n’y a pas d’hommes incompétents ? Il pourrait bien y avoir quelques femmes incompétentes aussi. » Je revendique le droit à l’incompétence.
Comme le disait Françoise Giroud, le problème des femmes sera résolu le jour où une femme incompétente sera nommée à un poste de responsabilités. J’espère que je ne suis pas celle-là, mais il n’y a pas de raison qu’on soit absolument parfaites et irréprochables. Il faut se « déconditionner » : ne pas être toujours raisonnable, studieuse, respectueuse des règles. Dans la vraie vie, il faut cultiver sa différence : comme le dit Jean Cocteau, « ce qu’on te reproche, cultive-le car c’est toi ». C’est peut être ça le défi des femmes aujourd’hui.

Propos recueillis par P.P.

Photo : Aurélia Blanc

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