Entretien avec Nicolas Hulot, envoyé spécial pour la protection de la planète

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IMPACT : Nicolas Hulot, vous êtes mondialement connu et le moins qu’on puisse dire, c’est que votre passage en RDC ne passe pas inaperçu. Alors ma première question est simple : qu’êtes-vous venu faire dans ce pays ?
Nicolas Hulot : Je suis ici dans le cadre de la mission que m’a confiée le Président Hollande, puisque j’ai ce titre, qui peut paraître, soit utopique, soit un peu effrayant, d’envoyé spécial pour la protection de la planète. Le sens de cette mission c’est d’essayer, au-delà des conjonctures qui ne sont jamais favorables, de prendre en compte les enjeux du long terme, les enjeux universels que sont les enjeux climatiques. Comment y parvenir ? Par un dialogue renforcé, par l’identification des points de convergence en matière technologique, économique, juridique… En réalité, je m’aperçois que chaque pays a souvent une partie de la solution. Il faut enfin mobiliser non seulement sur le constat mais aussi sur le changement et les solutions.
Dans le cadre de cette mission, j’ai souhaité, parce que j’avais été à plusieurs reprises alerté par un certain nombre d’ONG et de missions scientifiques, apporter ma contribution quant au sort des éléphants de forêts, sort tragique dans le bassin du Congo puisqu’en l’espace de 10 ans, quasiment 60% de cette population a disparu pour différentes causes, notamment une cause apparue ces dernières années et qui s’est amplifiée : un braconnage qui a changé d’échelle et qui est devenu quasiment une forme de criminalité organisée. Au-delà de la problématique des éléphants, c’est aussi pour moi l’occasion, de faire une évaluation sur le thème de la forêt.
Cette dernière touche deux domaines importants que sont la biodiversité et le changement climatique. Chacun sait, en effet, que les forêts sont autant de puits de carbone qui peuvent nous aider à faire face aux enjeux climatiques.
Voilà résumée la thématique de ce voyage qui se fait dans un premier temps dans quatre pays : le Gabon, le Cameroun, la RDC et le Congo Brazzaville. Je rencontrerai par la suite le Président tchadien avant de me rendre dans deux « pays consommateurs » des produits du braconnage, la Chine et la Thaïlande, pour évaluer la possibilité d’ouvrir un dialogue avec eux.

IMPACT : C’est peut-être la première fois que vous venez en RDC. Avez-vous rencontré une oreille attentive de la part de vos interlocuteurs ?
N.H. : J’ai surtout rencontré une profonde attente de ceux qui sont directement sur le terrain. Les industriels forestiers d’abord, évidemment ceux qui travaillent dans ce qu’on appelle l’exploitation formelle et légale, et qui se sont donc engagés dans des démarches de certification et d’exploitation durable. Ils sont attentifs au soutien que je peux leur apporter parce qu’ils voient leurs efforts menacés par le marché informel qui, peu à peu, prend une importance croissante puisqu’en termes de volume, il pourrait avoir dépassé celui de l’exploitation formelle. Mais je reçois aussi l’attention de ceux qui sont chargés de la gestion de la biodiversité, par exemple les responsables des établissements publics qui gèrent les zones protégées et qui font face à un déficit de moyens mais surtout de coordination des différents secteurs concernés par la forêt. Il est vrai que sous les forêts, il y a d’autres ressources, minières et énergétiques, qui attisent bien des convoitises.
C’est d’ailleurs le lot de tous les pays du bassin du Congo. Ce que j’ai aussi entendu des ONG et des établissements publics officiels, c’est la dénonciation d’un sentiment d’impunité partagé par ceux qui s’exonèrent d’un certain nombre de règles et de responsabilités sociales et environnementales.
En résumé, les acteurs que j’ai rencontrés ont souhaité que je transmette leurs doléances aux bons destinataires mais aussi aux bailleurs de fonds avec lesquels la France travaille: Allemands, Américains à travers USAID, Banque Mondiale, Britanniques… Ils pensent, en effet, que la diplomatie peut les aider, non seulement sur le territoire congolais mais aussi vis-à-vis des pays consommateurs pour mieux les interpeller. Donc ce sont autant d’éléments que je vais acter et analyser pour proposer éventuellement au Président Hollande une initiative sur ce sujet.

IMPACT : Je voudrais revenir sur la notion d’impunité. Quelles sont selon vous les raisons qui favorisent cette impunité ?
N.H. : A la base de tout cela, c’est visiblement – et le ministre de l’environnement que j’ai rencontré ce matin ne s’en est pas caché – la corruption. Il m’a d’ailleurs annoncé que le gouvernement entendait lutter contre le sentiment d’impunité qui en est le corollaire et que récemment un général, un procureur, un certain nombre d’autorités avaient été mises à pied et seraient jugés prochainement. Mais le moteur de tous ces trafics, visant notamment l’ivoire et le bois, est évidemment l’argent. Entre ce que perçoit le pauvre hère qui va couper le bois sur place et les prix qui sont pratiqués par la suite dans les ports asiatiques, voire européens, il y a une marge considérable qui permet à un certain nombre d’intermédiaires de s’enrichir grassement. Or dans des pays où tout le monde n’est pas rémunéré de manière décente, c’est autant de tentations.
Appelons un chat un chat : il faut aider les États à renforcer leurs capacités pour une meilleure gouvernance mais, en même temps, faire en sorte que ceux-ci affichent une fermeté telle que personne ne se sente à l’abri d’un statut quelconque.

IMPACT : Est-il aussi correct de dire que l’insécurité qui prévaut dans certaines parties de ce pays favorise, sur fond de corruption, les trafics dont nous venons de parler ?
N.H. : Pour moi, c’est l’œuf et la poule. En d’autres termes, l’insécurité favorise les trafics en même temps que ces trafics accroissent l’insécurité, ouvrant une brèche à d’autres formes de criminalité. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’on ne peut pas avoir une approche simplement verticale de ces sujets ; ce sont maintenant des problèmes de sécurité globale parce que ce sont des opportunités, pour certaines bandes, de s’enrichir et, avec cet argent, de s’équiper de façon toujours plus sophistiquée en matière d’armements. C’est la raison pour laquelle la France a pris une initiative diplomatique au mois de décembre sur la sécurité. En d’autres termes, il y a des liens de cause à effet entre le développement du terrorisme et les changements climatiques dans cette région du monde. C’est pour cela qu’il faut avoir une vision globale de ces sujets. Et c’est pourquoi je n’isole pas le problème des éléphants de toutes ces problématiques. Tout est lié et c’est ce que j’essaie de démontrer.

IMPACT : Vous avez dit tout à l’heure que le gouvernement de RDC avait pris conscience de ces problèmes. Alors qu’est-ce que des pays comme les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France peuvent faire pour l’aider ?
N.H. : En découvrant le détail de leurs mécanismes de coopération, j’ai réalisé que ces États aident déjà la RDC de façon substantielle. Si l’on additionne par exemple les sommes apportées par USAID, les Allemands ainsi que les crédits à venir dans les mécanismes Reed+, on constate que les contribuables des pays à l’origine de ces fonds ont été particulièrement généreux. Nous avons donc une responsabilité vis-à-vis de ces derniers : faire en sorte que cet argent soit utilisé à des fins bien définies et dans une gouvernance respectueuse. Je pense donc que le meilleur moyen d’aider la RDC, c’est d’inscrire ces aides dans une logique de renforcement des capacités, de meilleure transparence et de bonne gouvernance.
J’ai appris que la Banque Mondiale avait mis en place avec un certain nombre de bailleurs de fonds un monitoring de gouvernance économique; je pense que c’est le genre d’outil qui peut être parfaitement utile. Mais encore faut-il que ce monitoring intègre à l’avenir les indicateurs de biodiversité qui ont été retirés à la demande du gouvernement, ce dernier ayant estimé qu’il n’était pas prêt à y faire face. J’en ai parlé au ministre ce matin pour qu’on les réintroduise dès que possible, dès que le gouvernement aura assimilé les contraintes afférentes.
Il est aussi possible d’aider la RDC, et plus généralement l’Afrique, lorsqu’elle est victime de pressions. Je pense aux pays d’Asie et, surtout, de la Chine. C’est le message que je me suis permis de transmettre aux autorités que j’ai rencontrées : il ne faut pas oublier que si l’Afrique a besoin de la Chine, la Chine plus encore a besoin de l’Afrique. A la limite, je dirais caricaturalement que si la Chine, par malheur, devait s’éloigner de l’Afrique, il y aurait des nations probablement prêtes à prendre le relais parce que nombreux sont les pays émergents qui ont besoin des ressources qu’offre l’Afrique. Tout cela pour dire que l’Afrique ne doit pas se sentir plus petite qu’elle n’est dans ses rapports avec la Chine, qu’elle peut promouvoir ses relations économiques et politiques avec Pékin tout en exigeant le respect d’un certain nombre de pratiques ; elle peut ainsi lui demander d’engager une politique éducative et juridique beaucoup plus conséquente sur la consommation d’ivoire. Voilà aussi le message que j’essaie de faire passer au cours de ma mission : nous sommes, nous bailleurs de fonds, en situation d’un dialogue franc avec nos partenaires africains ; l’Afrique, pour sa part, est en situation de regarder la Chine droit dans les yeux et de lui demander un certain nombre d’efforts.

IMPACT : Dernière question. Puisque vous allez être publié sur un numéro d’IMPACT consacré à la « rentrée », quel message vous souhaiteriez faire passer à tous ces jeunes qui vont reprendre le chemin de l’école à Kinshasa et plus généralement en RDC ?
N.H. : Qu’ils aient bien conscience que l’enjeu écologique conditionne tous les autres enjeux, que ce n’est pas une option. Ce n’est pas quelque chose dont il faut se préoccuper quand on a réglé tout le reste. Ce n’est pas une petite affaire parmi d’autres.
Mais en même temps qu’ils aient conscience qu’il y a des solutions qui passeront évidemment par des nouvelles technologies mais aussi par cette prise de conscience qu’on peut faire probablement différemment dans beaucoup de domaines, à confort et à bénéfice égal. Il n’y a pas de fatalité, il ne faut surtout pas se résigner. On doit chacun à son niveau faire ce que l’on peut avec ce que l’on a, quel que soit son âge et quelles que soient ses possibilités.

Propos recueillis par Philippe Larrieu

Photo : Philippe Larrieu