Georges Wembi Loambo

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Impact : Monsieur le ministre, vous avez pris, fin septembre 2015, vos fonctions à la tête de cet important ministère du Plan et Suivi de la révolution de la modernité. Pouvez-vous nous dire quel a été votre parcours ?
Georges Wembi Loambo : Je suis originaire du Sankuru, une province au centre de la RDC mais suis né à Kalima où je suis resté jusqu’à la fin de mes études primaires. Mes études secondaires furent sanctionnées par un diplôme d’Etat des Humanités scientifiques (Option Biochimie) obtenu à Matadi.

Quant à mes études supérieures, je les ai effectuées à Paris IX (Dauphine) où j’ai obtenu un diplôme d’études universitaires générales en gestion et économie appliquée, puis une maîtrise de l’informatique appliquée à la gestion et enfin un DESS en logistique et transport, à la même université.

S’agissant de mon parcours professionnel, pour l’essentiel, j’ai œuvré dans le domaine des finances publiques. Engagé à la Banque centrale du Congo dès ma sortie de l’université, j’ai gravi tous les échelons jusqu’au grade de directeur. Ensuite j’ai été appelé par le ministre Matenda Kyelu pour occuper le poste de directeur de Cabinet au ministère des Finances d’avril 2007 à février 2010. En 2014, le ministre d’Etat, ministre du Budget, Michel Bongongo Ikoli Ndombo m’a nommé directeur de Cabinet adjoint.

Le ministère du Plan est considéré comme l’interlocuteur privilégié, au titre du gouvernement, des partenaires et des institutions financières pour le suivi et la mise en œuvre des programmes de développement auxquels contribue la communauté des bailleurs internationaux. Le «grand public» se perd souvent dans les mécanismes de l’aide au développement. Pourriez-vous les présenter simplement ?
Pour ce qui est de l’approche multilatérale de l’aide publique au développement c’est notamment notre partenariat, avec les institutions telles la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Union européenne et la Banque africaine de développement qui est concerné. Vous me permettrez de rappeler l’évolution du partenariat entre les États et les institutions dites de « Bretton Woods », le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Ces institutions du système des Nations Unies, créées lors de la conférence internationale réunie à Bretton Woods en juillet 1944, avaient pour ambition d’établir un cadre de coopération et de développement économique qui jetterait les bases d’une économie mondiale plus stable et plus prospère. Elles poursuivent un même but qui est de relever le niveau de vie des populations des pays membres. Leurs approches à cet égard sont complémentaires. L’action du FMI est centrée sur les questions macroéconomiques, celle de la Banque mondiale est consacrée au développement économique à long terme et à la lutte contre la pauvreté.

L’appui apporté aux pays se matérialise sous la forme de conseil de politique économique et d’assistance technique et il est associé à des prêts concessionnels, souvent assortis d’échéances courtes ou moyennes, qui sont surtout financés avec les ressources provenant de la souscription des quotes-parts des membres des institutions.

L’intervention auprès d’un pays va s’exercer, à un moment donné, en fonction de la situation macro-économique de celui-ci et dans la perspective de la mise en œuvre de politiques publiques identifiées. Ainsi au cours des trente dernières années, on voit se succéder divers processus d’appuis conjoints parmi lesquels il faut citer les programmes d’ajustement structurel conduits au cours des décennies 70 et 80, diversement appréciés et efficaces.

Ces programmes ont laissé la place à des processus, d’une part, de réduction de la charge de la dette dans le cadre de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et de l’initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM) et, d’autre part ou bien couplés, de réduction de la pauvreté fondés sur des documents pays de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP). Le sommet du Millénaire de septembre 2000 tenu à New York énonce les huit objectifs du millénaire pour le développement (OMD) à atteindre à l’échéance 2015. Aujourd’hui c’est donc l’heure du bilan et je vous propose d’en dire un mot plus loin si vous le souhaitez. A partir du suivi de l’évolution des OMD et de leur mise en perspective, car ceux-ci vont perdurer au-delà de l’année 2015, nous préparons avec nos partenaires ce que l’on appelle déjà les nouveaux «Objectifs de développement durable post-2015» (ODD).

Ceci nous renvoie aussi à l’actualité récente de la « 21ème Conférence de Paris sur le changement climatique », appelée COP21, tenue du 30 novembre au 11 décembre 2015, car il n’y a pas de développement sinon durable et soutenable, dans le respect de la sauvegarde de la planète Terre. Alors qu’au terme de cette conférence, les 195 pays représentés ont signé un accord qui « n’est pas intégralement contraignant », nous allons devoir nouer des partenariats et faire preuve d’innovation et surtout de responsabilité puisqu’il s’agit d’un enjeu vital pour l’humanité.

On touche ici du doigt la complexité de la mise en œuvre des politiques publiques dont nos états ont la responsabilité souveraine et les solidarités nécessaires entre les pays, puisque nous vivons sur la même planète. La RDC, qui partage avec d’autres pays de l’Afrique centrale le bassin forestier équatorial africain, est consciente de ces enjeux et elle doit aussi appréhender son développement en termes de durabilité et de soutenabilité.

Un mot sur l’aide bilatérale ?
L’approche bilatérale consiste en un partenariat direct avec un ensemble de pays dits amis tels que la France, la Belgique, l’Allemagne, les Etats-Unis et bien d’autres. Des actions prévues par les programmes sectoriels, dont le gouvernement fixe les priorités, sont mis en œuvre grâce à des dons et des subventions, dans le cadre d’un véritable partenariat. Les mécanismes d’aide bilatérale font l’objet de bien des singularités selon les pays, mais on retrouve tout de même une certaine convergence avec les principes des institutions multilatérales.

En ce qui concerne notre coopération, déjà ancienne avec la France, outre l’appui important dans le domaine de la coopération culturelle au sens large, bien connu de tous, il faut aussi souligner l’appui en matière de mise à disposition d’expertises qualifiées des ministères dits « régaliens » pour accompagner la RDC dans ses programmes de réformes des finances publiques et de modernisation de l’Etat.

On en trouve l’illustration avec la mise en oeuvre du Contrat de Désendettement-Développement (C2D). Ce dispositif consiste en l’affectation d’une partie de la dette à de secteurs identifiés conjointement. Le contrat en cours, signé en 2013, s’élève à 106M€ et porte sur l’éducation, la formation professionnelle, l’eau, l’assainissement et la gouvernance financière. Il arrive à échéance fin 2016 et il devrait être suivi d’une deuxième tranche qui pourrait s’ouvrir à d’autres secteurs dont celui de la justice.

Permettez-moi en conclusion, de souligner les efforts des partenaires financiers pour intégrer les recommandations de la «Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement» de 2005, visant à promouvoir l’appropriation, l’harmonisation, le respect de la règlementation nationale dans une responsabilité mutuelle.

Vous l’avez dit : c’est l’heure d’un premier bilan pour les OMD. Pouvez-vous nous parler de résultats atteints par la RDC ?
La RDC, en raison de ses spécificités et de sa situation de pays post-conflit et fragile, a bénéficié d’un accompagnement particulier. Elle a fait partie des dix pays pilotes bénéficiaires du processus d’élaboration des cadres d’accélération des OMD (CAO), des cinq pays pilotes du New deal pour l’engagement international en faveur des états fragiles et enfin, des pays signataires du Partenariat de Busan pour une coopération efficace au service du développement. C’est aussi pour cela que la RDC figure parmi les trente pays, dont seize en Afrique, retenus pour produire un bilan sur l’atteinte des OMD entre 2000 et 2015.

Les OMD sont au nombre de huit et ils sont assortis de vingt et une cibles et de soixante indicateurs. Ils couvrent toutes les dimensions de la pauvreté comme : le revenu, l’emploi, la sécurité alimentaire, l’éducation, l’égalité des sexes, la santé, l’environnement, le commerce et l’aide au développement. La date butoir pour atteindre les OMD avait été fixée à fin 2015. En termes de suivi de réalisation des OMD, la RDC a déjà élaboré trois rapports en 2005, 2010 et 2014.

Le dernier rapport portait sur les progrès réalisés fin 2012. Il relevait des résultats significatifs en particulier sur le taux net de scolarisation dans le primaire, l’indice de parité des genres en matière de scolarisation, la proportion d’enfants d’un an vaccinés contre la rougeole, le nombre d’accouchements assistés par un personnel de qualité et la proportion d’enfants de moins de cinq ans dormant sous moustiquaires imprégnées…

Beaucoup restait encore à faire, ce qui a justifié l’«Agenda post-2015» qui consiste à mettre en perspective la poursuite de l’atteinte des OMD avec une logique de développement durable et soutenable. Ce sont les Objectifs de développement durable (ODD).

J’engage les lecteurs de la revue Impact à se reporter au site du PNUD où se trouve publié le dernier rapport 2000-2015 sur les OMD en RDC.

Les politiques publiques décidées par le gouvernement seront d’autant plus efficientes que les fonctions de planification, de programmation et de suivi seront correctement réalisées. On a parfois le sentiment qu’il existe de nombreux outils et que les différents processus concernés cohabitent mal. Qu’en est-il exactement ?
Vous abordez une problématique récurrente liée à des dysfonctionnements souvent mentionnés dans les rapports portant sur les finances publiques. Le bon fonctionnement de nos administrations, dans le respect des textes, participe à l’établissement d’un État de droit et contribue à améliorer le climat des affaires. Tout cela est sensé favoriser le développement et l’émergence du pays, alors que l’image de la RDC est trop souvent liée à la corruption et aux entraves qui pénalisent l’activité économique.

Mais revenons à votre question portant sur la bonne maîtrise des outils disponibles dans l’administration. Comme nous l’avons vu précédemment, la mondialisation impose aux pays qui aspirent à se moderniser, d’échanger avec les institutions, les acteurs internationaux, que ce soit au niveau régional ou mondial. Dans ce contexte, les standards et les normes sont censés répondre à une complexité croissante. Ces normes doivent être parfaitement maîtrisées par notre pays pour qu’il puisse un jour s’affranchir de l’assistance extérieure, d’autant plus que celle-ci est appelée à se rarefier.

Par exemple, il faudra rapidement maîtriser l’aide budgétaire, sectorielle ou globale, et la gestion des programmes ou des projets.

Ces approches prennent la forme de documents comme, pour notre pays, le Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) ou la Stratégie de Croissance Accélérée et de Développement Durable (SCADD).

Les informations contenues dans ces textes font l’objet d’accords de financement qui, pour la plupart, viennent alimenter les processus de planification macroéconomique. Il reviendra aux politiques publiques d’alimenter le Plan Stratégique National de Développement (PSND).

Ces politiques publiques doivent tenir compte des capacités de financement intérieures comme de l’aide internationale à long et à moyen terme. Dès lors, suivra une planification macro-économique (PME), puis, une fonction macro-budgétaire (FMB).

Les politiques publiques, qui s’exécutent sur plusieurs années, vont alors se décliner dans un programme d’action du gouvernement (PAG) auquel s’adosse le programme d’action budgétaire du gouvernement (PBAG).Les programmes d’actions sectoriels et ministériels s’y réfèrent enfin. L’administration utilisera comme outils le Tableau des Opérations Financières de l’Etat (TOF), le Cadre Budgétaire à Moyen Terme (CBMT), ou encore, le Cadre de Dépenses à Moyen Terme (CDMT)….

Il faut souligner que ces procédures et ces outils doivent être utilisés pour assurer la pérennité du processus de planification et de programmation dans une perspective pluriannuelle afin de permettre un meilleur pilotage des politiques publiques et leur adaptation.

Face à cette relative complexité et au regard de mon expérience passée au service de nos administrations financières, il est indispensable de favoriser le plus possible la transversalité au sein de l’administration.

En effet, nos administrations sont trop souvent cloisonnées, voire parfois redondantes, quand elle ne sont pas carrément en conflit.

À titre d’exemple, si l’on prend le budget de l’État, il n’y a pas moins de trois ministères concernés dans son élaboration ou son éxécution :
– le Plan pour la planification macro-économique ;
– le Budget pour l’élaboration et le suivi des dépenses ;
– les Finances pour la mobilisation des recettes.

Ces ministères doivent donc collaborer tout au long de l’exercice selon un calendrier précis. Ils doivent respecter des procédures communes pour partager des données fiables. C’est là l’un des défis à relever pour améliorer la soutenabilité et la crédibilité budgétaire.

In fine, je dirais qu’il nous reste encore de grands efforts à fournir en matière de planification et de programmation financière. Je profite de cet entretien pour informer vos lecteurs que l’Institut National de Statistique (INS), qui relève de mon ministère, vient de publier en octobre dernier, l’annuaire 2014 de la RDC. Cela ne s’était pas produit depuis vingt ans. Ce document renferme 500 indicateurs et offre au gouvernement, comme aux partenaires, des données socio-économiques fiables sur notre pays.

Puisque vos propos renvoient aux besoins en formation, pouvez-vous nous parler brièvement du Secrétariat National pour le Renforcement des Capacités (SENAREC) dont le ministère du Plan a la tutelle ?
Le SENAREC, créé en février 1998, a vu son cadre juridique révisé en août 2011 dans l’objectif d’en faire le « Guichet unique des activités de renforcement des capacités en RDC ».

Vous me direz, n’est-ce pas trop ambitieux et peut être même prétentieux ? Non ! Je vois cela comme un défi pour des secteurs où l’on déplore la faiblesse et la dispersion des moyens mobilisables et trop souvent, des formes d’individualisme et de clientélisme qui pénalisent l’efficacité des programmes de formation.

Par exemple, mon ministère attend toujours un outil performant lui permettant d’avoir une bonne connaissance des besoins en formation et en renforcement des capacités de nos agents et de nos cadres.

Les départs en retraite représentent un véritable défi à relever car ils entraînent trop souvent une perte de savoir-faire pour nos administrations. L’adéquation «Profil de compétence/poste de travail occupé» revêt, dans ce cadre, une très grande importance, d’autant que nous avons lancé des réformes profondes qui visent à moderniser l’Etat. La transition d’une gestion centralisée portant sur les moyens vers une gestion axée sur les résultats par la performance, est sans doute ce qu’il y a de plus délicat.

Dès 2010, avec le soutien de la Banque africaine de développement, un état des lieux a été réalisé suivi d’un diagnostic de l’administration publique. Nous connaissons ainsi les principales faiblesses et les contraintes qui concernent la mobilisation, la stabilisation et la pérennisation des ressources de l’administration publique. Pour y répondre, le SENAREC a élaboré le Programme National de Renforcement des Capacités (PRONAREC).

En qualité d’interlocuteur principal et de point focal des partenaires, nous travaillons avec l’ensemble des ministères et organismes concernés: fonction publique, éducation, formation professionnelle, universités, instituts de formation, auxquels s’ajoutent des opérateurs privés reconnus pour leur sérieux et leur compétence.

Vous aurez compris que le rôle du SENAREC n’est pas d’être le maître d’œuvre des actions de formation et de renforcement des capacités, mais de superviser les processus qui y contribuent et surtout de veiller à l’amélioration du mécanisme de coordination, de suivi, d’évaluation et de contrôle, et partant, d’avoir une connaissance aussi objective que possible de l’état de nos compétences et de nos besoins en formation de nos administrations.

La Banque mondiale finance un Projet de Renforcement des Capacités de Gestion des Fonctions de Base de l’Administration Publique (PRC-GAP) lancé en juillet 2011. Ce projet a permis de réaliser de nombreuses actions que je vous invite à découvrir sur le site du SENAREC.

Je tiens à mentionner certaines actions conduites auprès d’importants ministères et à l’attention des responsables et décideurs de l’administration, pour leur permettre d’améliorer leur «leadership» et la «culture de résultat». Il est également question de réhabiliter les instituts et les centres de formation.

Je pense enfin à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) pour laquelle la France a été notre partenaire privilégié ces dernières années sur le plan de l’organisation et du projet pédagogique destiné à former les «hauts fonctionnaires» de l’administration de demain.

Propos recueillis par PB

Photo : Christian Kisavu

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