Grèce et francophonie

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IMPACT : L’identité culturelle et linguistique grecque est très forte. Dès lors pourquoi votre pays a-t-il fait le choix de la francophonie ?
Alexandre Catranis : Nous sommes effectivement très fiers de notre langue, qui se situe dans la continuité du grec ancien. Ce dernier, comme le latin, a servi de base à de nombreuses langues européennes, tout en s’enrichissant d’apports étrangers tels que l’arabe, le turc, le persan…
Mais bien que très riche, notre langue appartient à la « périphérie » linguistique. Nous avons donc dû pratiquer d’autres langues pour communiquer dans le monde.
Or notre « affiliation » à la France depuis notre indépendance est très importante. Dans le passé, toutes les bonnes familles parlaient votre langue et je me souviens qu’enfant j’utilisais des expressions françaises pour évoquer des événements sociaux. La culture française est fortement enracinée en Grèce et nombreux sont les hommes et femmes de lettres et de sciences à avoir fait leurs études en France. D’ailleurs beaucoup d’entre eux y ont fait carrière, tels que le cinéaste Théodoros Angelopoulos, le philosophe, politologue et sociologue Nikos Poulantzas, le philosophe, économiste et psychanalyste Cornelius Castoriadis…
Compte tenu des bons rapports entre les deux pays et des relations de proximité entre leurs cultures, il était donc naturel que la Grèce rejoignît la francophonie.

Vous avez une solide expérience de la RDC où vous servez depuis plus de cinq ans. Quelle est votre analyse de la situation actuelle ?
Je pense que la RDC est à la croisée des chemins. Après les élections de 2006 puis de 2011, il semble que la stabilité ait été retrouvée. Sans parler d’une économie en net progrès. Du reste, les organisations internationales donnent-elles de très bonnes notes à cette dernière et saluent des taux de croissance élevés. Mais mon sentiment est qu’il reste encore beaucoup à faire, sur les plans politique, économique et social.
Du point de vue politique, je crois qu’avant toute chose il faut respecter la constitution. Me^me si l’on imagine possible aujourd’hui d’aller vers une nouvelle loi fondamentale pour plus d’efficacité, il me paraît essentiel de s’en tenir au texte actuel dans l’intérêt de la stabilité du pays. Il faut aussi respecter le calendrier des élections, même s’il existe de réelles difficultés de financement pour l’organisation des scrutins et des problèmes de capacité. Je comprends très bien les préoccupations du gouvernement et de la CENI dans ces domaines mais l’organisation d’élections locales, parlementaires et présidentielles dans un cadre prévisible et transparent est une nécessité.
Sur le plan économique, le climat des affaires est déterminant, l’essor d’une économie ne dépendant pas seulement de la macroéconomie, des bons chiffres sur l’inflation et des taux d’intérêt. La microéconomie, les investissements dans de nombreux domaines, le bon fonctionnement des entreprises, les investissements étrangers sont tout aussi fondamentaux. Or dans ces domaines, la RDC doit faire des progrès. La situation n’est pas encore satisfaisante.
Mais le grand problème, la « bombe », c’est le domaine social. Il n’est pas acceptable que certains restent mal ou sous-alimentés, qu’il n’y ait pas assez d’hôpitaux, que le niveau de l’éducation soit en baisse par rapport à d’autres pays d’Afrique. Le gouvernement a devant lui un grand défi qu’il doit comprendre et relever. Sans des hommes et des femmes en bonne santé et bien formés, l’avenir du pays restera incertain.

Face aux « challenges » que vous venez d’évoquer, que faites-vous, avec les autres bailleurs, pour contribuer à l’allègement du fardeau qui pèse sur les épaules des dirigeants congolais ?
Je répondrai par une boutade. La Grèce a en RDC des milliers de projets correspondant aux milliers de Grecs vivant dans ce pays. Les Grecs y sont installés depuis le début du XXème siècle ; ils ont vécu, travaillé et souffert avec les Congolais qui connaissent bien le rôle qu’ils ont joué.
La particularité des Grecs, comme des Portugais, est qu’ils ont vécu « à l’intérieur », dans les petites villes, dans les villages, aux côtés des Congolais. Ils ne vivaient pas isolés dans des ghettos, au seul contact de l’Etat. Ils sont donc partenaires à part entière depuis l’origine de leur présence en RDC.
Pour ce qui est de l’aide officielle de la Grèce au développement, elle a été suspendue à cause de la crise économique. Dans le passé, nous avions coutume d’intervenir dans les domaines de la santé et de l’éducation. N’appelle-t-on pas la Grèce la mère de la néphrologie au Congo ? Mais je dois aussi mentionner le rôle de l’église orthodoxe du Congo et de ses liens avec l’église orthodoxe de Grèce. Bien que la première soit totalement indépendante de la seconde, elle bénéficie de son aide, s’agissant notamment de trois grands complexes scolaires à Kananga, à Kolwezi et à Kinshasa. Mais je suis sûr qu’à l’avenir, avec l’amélioration du climat économique en Grèce, nous réinvestirons les champs de la coopération en faveur du développement.

Est-ce que vous diriez que la RDC est une terre d’opportunités aujourd’hui ?
Comme vous le savez, les Congolais – tout comme nous – considèrent leur pays comme un « scandale naturel » tant les ressources dont la RDC dispose sont considérables. Depuis l’époque de Léopold II, le Congo est une terre d’opportunités; et multiples sont les créneaux de développement pour les entreprises du secteur privé. Tout le monde peut s’enrichir au Congo, les Congolais comme les étrangers. Il reste que les investisseurs étrangers doivent être de bonne foi, inscrire leur action dans la durée, et respecter les populations avec lesquelles ils travaillent. Réciproquement, les Congolais doivent améliorer le climat des affaires, respecter les institutions et les lois ; enfin, ils doivent lutter contre la corruption et les abus de pouvoir. Dès lors, qu’étrangers et Congolais seront tous sur cette ligne, la RDC a un avenir superbe.

Propos recueillis par P.L.

Photo : Martin van der Belen