La croissance urbaine

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Impact : Le thème de la ville durable s’impose dans les grandes conférences internationales, notamment sur le climat. Mais, une « ville durable », qu’est-ce que c’est ?
Anne Odic : C’est une ville qui se construit sur un temps long et ne laisse personne de côté. Pour être durable, une ville doit définir des priorités pour son développement : améliorer l’accès à un logement décent, aux services essentiels… Mais cela exige également de favoriser la mixité sociale et fonctionnelle, de mettre en œuvre des politiques de mobilité adéquates et de promouvoir des activités économiques, ainsi que l’emploi local. Il faut s’assurer que la ville offre les services performants qu’elle est censée fournir à l’ensemble de sa population, tout en optimisant le plus possible les «co-bénéfices de ces services». Il faut parvenir à ce que les programmes de transport ou de logement, par exemple, aient des effets positifs, ou le cas échéant le moins d’impacts négatifs possibles au regard du climat, de l’environnement ou de l’intégration sociale.

D’après l’ONU Habitat, les villes abriteront trois personnes sur quatre en 2050. La croissance urbaine, est-ce une chance ou une mauvaise nouvelle ?
Pour que la ville soit une chance, il faut que les autorités publiques aient les moyens d’une planification territoriale et d’une stratégie à long terme. C’est la raison pour laquelle l’AFD accorde tant d’importance au renforcement des capacités et de maîtrise d’ouvrage des collectivités. L’objectif est d’anticiper l’afflux de populations et d’aménager des quartiers pour loger celles-ci dans les meilleures conditions possibles, tout en raccrochant à la ville les quartiers précaires.
Notre rôle ? Aider la ville à sérier les problèmes et à faire un diagnostic, puis à déterminer des priorités pour avancer vers la construction d’une ville qui tienne la route.

Peut-on concilier dans la ville aspirations sociales et défis environnementaux sur le long terme ? Comment l’AFD travaille-t-elle sur ces questions avec ses partenaires ?
Nos partenaires sont de plus en plus convaincus de la nécessité d’intégrer les questions environnementales dans la gestion des villes. Mais les enjeux climatiques sont de moins en moins populaires. En effet, les premières interrogations d’un maire sont d’ordre social et économique : «comment limiter la précarité, intégrer les populations, desservir les quartiers précaires et créer des emplois locaux?» À l’AFD, nous sommes convaincus que social et climat ne sont pas antinomiques : une ligne de transport peut être à la fois vertueuse pour le climat, en limitant les déplacements en véhicule individuel, et sociale, en permettant aux populations des périphéries de se déplacer et d’avoir accès à leur emploi.

Aujourd’hui, 1 milliard de personnes vivent dans un bidonville. On parle de 3 milliards en 2050. Que faire face à cette situation ?
Il est indispensable de les intégrer à la ville car ils peuvent générer d’importants problèmes sociaux et sanitaires. Parfois, quand les quartiers précaires se trouvent en zone très vulnérable, on est obligé de déplacer les populations. Mais je crois qu’il y a aujourd’hui un consensus des différentes parties prenantes, bailleurs de fonds comme collectivités, sur l’idée que, raser ces quartiers et les reconstruire ailleurs, ne constitue pas la bonne approche. Il est préférable d’améliorer les quartiers précaires existants. Avec une bonne politique publique, on arrive à lancer une dynamique conduisant à l’amélioration progressive de la situation, y compris à une prise en charge de ces questions au niveau individuel. Evidemment, l’idéal serait d’anticiper sur l’offre d’habitat, permettant aux populations de se loger pour que les quartiers précaires ne se créent pas spontanément. Mais cela prendra encore quelques années…

Concrètement, quel type de projets l’AFD met-elle en œuvre à travers le monde ?
En prenant trois exemples sur trois continents, trois villes, constituant trois défis.

– Medellin, Colombie
Au début des années 1990, les 6 000 morts violentes par an de Medellín, ville de 2,5 millions d’habitants, en font la cité la plus dangereuse du monde. Au fil des migrations, les bidonvilles se sont étendus sur les hauteurs de cette ville colombienne encaissée dans la Cordillère des Andes. Difficilement accessibles, coupés des pouvoirs publics, ils constituent des repaires pour les narcotrafiquants.
Afin d’endiguer cette forte criminalité, la municipalité de Medellín tente depuis 2004 d’intégrer ces populations via une politique d’aménagement urbain. Depuis 2010, l’AFD s’est alliée à la ville pour financer un réseau de transports adapté facilitant la vie de 300 000 habitants. Pour raccorder au reste de la ville 30 quartiers éloignés, plusieurs lignes de métro-câble ont été installées, combinées à une politique volontariste et à des actions simultanées d’investissements massifs dans tous les secteurs, favorisant l’arrivée d’entreprises et de commerces. Résultat : le taux de morts violentes a été divisé par six.

– Porto-Novo, Bénin
Ville de 310.000 habitants, Porto-Novo possède un patrimoine bâti et naturel exceptionnel. Sa lagune de 35 kilomètres joue un rôle socio-économique majeur. Mais faute de dynamisme économique, la ville ne réussit pas à faire émerger un axe de développement équilibré. Dans les zones périurbaines, la plupart des populations résident dans des lotissements informels, empiétant sur les zones marécageuses potentiellement inondables. Pour répondre à ces enjeux, l’AFD, avec le Fonds Français pour l’Environnement Mondial, financent le projet « Porto-Novo, ville verte », conçu et mis en œuvre par la municipalité béninoise. Une approche environnementale du développement urbain qui concilie préservation d’un site naturel sensible et promotion d’activités économiques. Le projet s’étend sur quatre ans, en partenariat avec Cergy Pontoise et le Grand Lyon. Il prévoit l’établissement d’un plan de développement urbain durable qui sera alimenté par une étude des vulnérabilités et des ressources du territoire. 

– Ho Chi Minh Ville, Vietnam
Du fait de son statut de capitale économique du Vietnam, Ho Chi Minh Ville attire nombre de migrants à la recherche d’un emploi, qui viennent grossir les bidonvilles. Cette croissance soutenue génère des défis majeurs en matière d’accès aux services essentiels. Proche de la rivière Saïgon, du Mékong et de la côte, la ville est particulièrement menacée par la montée des eaux.

Pour répondre à ses besoins en aménagements, la municipalité a créé un fonds d’investissement voué au développement urbain et mettant en œuvre les projets d’urbanisme. L’AFD finance ainsi des projets liés aux services essentiels : logement, éducation, santé, traitement de déchets. Dans une approche intégrée, l’Agence veille particulièrement à la cohérence des différents projets qu’elle soutient, de façon à assurer une croissance durable de Ho Chi Minh Ville. Les aspects environnementaux sont ainsi pris en compte dans l’ensemble du programme.

Propos recueillis par Jean-Christophe Maurin
Photo : Luc Raimbault

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