La gouvernance, axe majeur du XIème FED

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IMPACT : Je vais commencer par les dernières élections européennes. Non pas en tant qu’ambassadeur mais en tant que citoyen européen, quelle analyse faites-vous de ces élections ?
Jean-Michel Dumond : Ces élections ont clairement montré qu’il y avait un malaise. Nous pouvons constater qu’il y a une augmentation importante du nombre de députés eurosceptiques. À titre personnel, je le regrette. Mais c’est un signal qu’il faut prendre en considération pour l’avenir de la construction européenne.

IMPACT : Y a-il trop d’Europe, comme le disent les eurosceptiques ?
J-M. D. : Non, je dirais au contraire qu’il n’y en a pas assez. Très concrètement, si l’on prend l’union économique et monétaire, pourquoi y a-t-il des problèmes ? Fondamentalement, c’est parce que l’on a voulu construire une monnaie unique, sans pour autant construire une politique économique, budgétaire et fiscale commune. Donc si l’on veut poursuivre sur la voie de l’union économique et monétaire, il faut plus d’Europe, ou plutôt mieux d’Europe.

IMPACT : Mais que s’est-il passé par la suite ? Quel a été notamment le sens de l’opposition britannique au lendemain des élections ? Et en définitive pourquoi l’Europe a-t-elle frôlé une crise politique ?
J-M. D. : Tout ceci est lié au Traité de Lisbonne. Ce traité stipule que le président de la Commission est choisi par le Conseil européen, à la majorité qualifiée, en tenant compte des résultats des élections au Parlement européen. La formule n’est pas parfaite. Cependant, les partis qui se sont présentés aux élections européennes en ont tiré la conclusion qu’il fallait présenter des « champions » européens. C’est ainsi que la plupart des groupes se sont présentés devant les électeurs.
Pour le Parti Populaire Européen c’était Jean-Claude Juncker, pour le Parti Socialiste Européen, Martin Schulz, pour les libéraux du groupe ALDE (Alliance des Libéraux et Démocrates pour l’Europe), Guy Verhofstadt, pour la gauche c’était le leader d’un parti grec, Alexis Tsipras et pour le parti des verts Ska Keller.
À la suite de ces élections, le Parti Populaire Européen a obtenu le plus grand nombre d’élus. Il a donc demandé que son candidat soit choisi par le Conseil européen pour présider la Commission européenne. C’est ce qui s’est passé. La règle de l’unanimité, qui avait prévalu autrefois, ne pouvait plus s’appliquer dès lors qu’au sein du Conseil européen, on appliquait la majorité qualifiée. De toute façon, le candidat choisi doit être confirmé par le Parlement européen. Il me semble que c’est une bonne chose. Cela marque un progrès dans la démocratie européenne et évite de conduire à une situation de crise. Si le Conseil européen s’était orienté vers une autre voie et que le parlement avait été dépossédé de son droit d’élire le président de la commission, on se serait retrouvé face à une situation de crise supplémentaire, inutile compte tenu de la situation politique et financière dans laquelle se trouve l’Europe.

IMPACT : Comment définir la politique de l’Europe en République démocratique du Congo ?
J-M. D. : La ligne politique de l’Europe vis-à-vis de la République démocratique du Congo est extrêmement claire. Elle est fondée sur trois axes :
– contribuer à la stabilité et à la paix dans la région des Grands Lacs ;
– contribuer à une croissance qui bénéficie réellement à la population ;
– contribuer à l’enracinement de la démocratie et des droits de l’Homme en RDC.
On croit souvent qu’il y a des intérêts cachés de l’UE en RDC alors que la réalité est tout autre. D’abord si l’on regarde les relations économiques, on s’aperçoit que la République démocratique du Congo pèse très peu. La RDC ne représente que 0,1% des importations de l’Union européenne et 0,3% de ses exportations. C’est réellement très modeste. Deuxièmement, nous sommes accusés de tirer des profits des industries minières en RDC. Or la réalité c’est qu’il n’y a pas une seule grande entreprise minière importante de l’Union européenne implantée dans ce pays.

IMPACT : Quelles sont les priorités du prochain Fonds européen de développement en République démocratique du Congo ?
J-M. D. : Le FED représente environ 60% de l’assistance que l’UE prodigue à la RDC. La principale caractéristique du FED c’est d’être un instrument de partenariat entre l’Union européenne et la RDC, puisque ce sont les autorités politiques congolaises qui définissent les grandes orientations et que sa gestion est assurée par le ministre délégué aux Finances qui porte le titre d’Ordonnateur national. Il intervient à travers un organisme qui s’appelle la COFED. Ce n’est pas quelque chose qui est décidé unilatéralement à Bruxelles, mais la décision est prise en commun et à l’instigation première des autorités congolaises. L’axe majeur fixé par le gouvernement et en particulier par le Premier Ministre dans son discours d’investiture devant le parlement de la RDC, c’est la gouvernance. Ce pays dispose de richesses absolument extraordinaires. Evidemment l’on pense aux mines. Mais ses richesses vont bien au-delà, en particulier les terres agricoles sont immenses et largement inexploitées, une immense forêt également mal exploitée, des ressources en eau considérables, une terre fertile, et enfin une population entreprenante, plutôt bien éduquée, si l’on considère le taux d’alphabétisation, qui est de l’ordre de 62%, soit plus élevé que dans d’autres pays d’Afrique. Or, ce pays se trouve au dernier rang de l’indice du développement humain (IDH)…

IMPACT : Pourquoi cette situation paradoxale ? Et quelle réponse y apporter ?
J-M. D. : Apparemment, je dis bien apparemment car cette situation n’est paradoxale qu’en apparence, c’est essentiellement pour des raisons de mauvaise gouvernance. Tous nos programmes, quels qu’ils soient, ont pour objectif d’aider le gouvernement de la République démocratique du Congo à améliorer la gouvernance. Notre réponse s’organise à travers quatre programmes principaux; l’un est directement axé sur la bonne gouvernance et les trois autres intègrent des aspects de gouvernance dans chacun des secteurs.

  1. Le premier volet concerne ce que l’on peut appeler l’appareil d’Etat. Il y a tout d’abord la défense, il s’agira pour l’essentiel de continuer l’action entreprise par la mission EUSEC, notamment le renforcement des ressources humaines, l’amélioration de la chaîne de la dépense budgétaire et la construction d’infrastructures. Ensuite, la police, parce qu’assurer l’ordre et la sécurité dans un cadre républicain qui respecte les droits des populations est évidemment fondamental. Là aussi il faudra continuer ce qui a été commencé par la mission EUPOL en matière de ressources humaines, de chaîne de la dépense… et ce qui est extrêmement important : la formation. Nous allons contribuer à construire une académie de police sur le terrain attribué par le gouvernement congolais, à la sortie de Kinshasa, à Kimpoko. Elle formera les futures générations d’inspecteurs de police. C’est extrêmement important, parce que c’est à travers cet instrument que le gouvernement pourra poursuivre la réforme engagée et disposer, à terme, d’une police républicaine, respectueuse des droits des citoyens. Il suffit de se promener sur le boulevard du 30 Juin pour constater que ce n’est pas encore le cas. Enfin, le volet justice, car une justice impartiale pour tous les Congolais est un élément essentiel du contrat social. Si les citoyens n’ont pas confiance en leur justice, ils n’auront pas confiance dans les institutions et ce sera le règne du contrat privé, de la justice privée et évidemment, cela entrainera la déliquescence de la société. Là aussi ce sont les mêmes appuis que l’on retrouve, c’est-à-dire, la chaine de la dépense, les ressources humaines et la formation.

Le dernier thème traitera des finances. En particulier, il s’agira d’accompagner la loi qui va donner aux ministres la possibilité de décider de leur budget. Cela se fera à travers le renforcement des capacités des ministères pour maîtriser la dépense publique, gérer la chaine de la dépense avec, en parallèle, un système de comptabilité et de vérification par les corps de contrôle.

  1. Le deuxième volet porte sur la santé. Notre approche ne consiste pas à soigner mais à construire un système avec une offre de prestations de soins que les gens prennent l’habitude de rémunérer. A partir d’expériences réussies dans trois provinces, Kasaï, Kivu, Province Orientale, nous souhaitons bâtir un système de santé de qualité et viable financièrement. Je crois que les résultats enregistrés au cours des années passées sont très concluants, et l’expérience sera donc poursuivie. Nous couvrons à peu près 4 500 000 habitants de la République démocratique du Congo.
  2. Le troisième volet traite les questions de l’environnement et de l’agriculture dans une perspective d’aide au développement durable. L’environnement pour une raison évidente : la RDC abrite le deuxième poumon vert de la planète. Si les conséquences du changement climatique ne sont pas encore directement perceptibles en RDC, celui-ci commence tout de même à se manifester. Au-delà des changements climatiques, ce qui est important c’est de montrer qu’un développement durable est possible tout en préservant l’environnement. Il n’y a pas de contradiction entre environnement et développement. Sur l’enveloppe qui va être consacrée à ce volet, environ un tiers ira directement à la protection des aires protégées et deux tiers iront au développement des zones périphériques, notamment en ce qui concerne l’agriculture durable, l’agroforesterie et les énergies renouvelables. Il faut, en effet, montrer aux populations concernées, à travers des opérations exemplaires, que l’on peut vivre en bordure d’un parc naturel tout en profitant du développement.

4. Le quatrième volet financera les infrastructures. Il est nécessaire de poursuivre la construction de la route nationale numéro 1 (RN1). On vise la réhabilitation de 150 km supplémentaires sur un tronçon de 400 km qui ira jusqu’à Kananga dans les années à venir.

IMPACT : Quelle est la logique profonde de ce projet ?
J-M. D. : Je dirais qu’elle est double. La première est qu’en regardant la carte de la RDC, on voit des pôles démographiques ou économiques qui sont en marge du pays, comme par exemple la zone Kinshasa/Matadi, la région cuprifère du Katanga. Il faut désormais, dès lors que l’autorité de l’Etat est rétablie sur l’ensemble du territoire de la République, traduire physiquement l’unité de ce pays. Deuxièmement, cette route a une logique parce qu’elle est conçue suivant une vision des transports multimodaux. Ce que nous prévoyons, c’est une grande boucle entre l’Ouest et l’Est. D’un côté nous avons un port (Matadi) avec la route menant jusqu’à Kinshasa, de là, on emprunte le fleuve jusqu’à Kisangani (1 634 km).
À cet égard, le programme d’amélioration de navigabilité du fleuve durera encore plusieurs années – puis, on reprendra la route nationale numéro 3 (RN3) qui mène jusqu’à Goma. Nous avons déjà effectué sur certaines portions des travaux avec d’autres partenaires (Banque mondiale). Puis au Sud, la RN1 qui progresse vers l’Est, croisant à Kananga, le chemin de fer qui ira à Ilebo lorsqu’il sera définitivement réhabilité par la Banque mondiale. Nous arrivons au Kasaï grâce à l’aménagement du fleuve. Vers le sud, vous retrouvez à nouveau le chemin de fer qui ira jusqu’au Katanga. Ainsi, l’ensemble des principales zones seront reliées. À terme, le projet RN1 se poursuivra en direction des grands lacs. Je dois dire que le gouvernement congolais a beaucoup insisté, et qu’il nous a fallu, nous aussi, beaucoup insister auprès de la Commission à Bruxelles pour obtenir ce quatrième volet. Aujourd’hui, l’UE a eu une certaine réticence à financer des infrastructures sous forme de dons. Elle préfère le partenariat public/privé. C’est sans aucun doute une excellente idée, mais peut-être pas encore envisageable en République démocratique du Congo avant quelques années.

IMPACT : Dans quel climat dialoguez-vous avec le gouvernement et les autres partenaires congolais ?
J-M. D. :Je trouve pour ma part que les relations sont excellentes. Nous avons un dialogue nourri, dans tous les domaines. Nous avons choisi les quatre secteurs de concentration avec le gouvernement congolais car c’est lui qui fixe les orientations, voire les réorientations de programmes lorsque c’est nécessaire. Je vais vous donner un exemple tout simple. Nous avons passé plus de quatre heures avec le ministre des Transports et l’ensemble des intervenants congolais pour étudier les moyens d’améliorer la navigabilité du fleuve Congo. Ce fleuve est extrêmement complexe et un peu capricieux. La pose de balises dans ce contexte n’est pas simple. Il nous fallait adapter le projet et nous sommes finalement arrivés à la conclusion que le système de balisage fixe devait être réservé aux passages les plus périlleux, les autres bénéficiant d’une technologie plus moderne.
L’idée retenue a été de procéder à la cartographie précise du Congo, y compris en profondeur. Cela revenait à imposer aux armateurs de se procurer des GPS et de créer un centre de traitement des données. La réussite du projet repose sur le respect d’un arsenal règlementaire important. Il reviendra à la République démocratique du Congo de l’appliquer.

IMPACT : Par rapport à la réalisation des objectifs que vous venez de décrire, comment se comportent les différents Etats membres de l’Union européenne, également actifs sur le plan bilatéral ?
J-M. D. : On a un dialogue très actif. Il y a aujourd’hui, selon moi, une bien meilleure contribution des ambassades bilatérales des Etats membres à la discussion à Bruxelles, par rapport à ce que j’ai pu constater voilà encore quelques années. Nous avons, que ce soit dans le cadre des réunions de chefs de mission, dans le cadre des réunions de chefs de coopération ou dans des groupes thématiques, diffusé les différentes ébauches du projet du XIème FED à chacune des étapes. Les pays membres ont pu apporter leurs contributions de manière particulièrement utile. Dans le débat que nous avons eu sur la question des infrastructures, la contribution bilatérale de la Belgique fut véritablement importante. L’ambassade et le ministre belge de la Coopération ont en effet plaidé pour maintenir, encore pour quelques années, un volet «Infrastructures» en RDC. La Belgique l’a fait pour articuler l’intervention du FED avec ses propres projets de construction d’axes routiers ruraux dans le cadre du développement durable qu’elle finance. Nous avons là, un bon exemple de complémentarité entre ce que font les Etats membres et ce que fait l’Union européenne. Je voudrais terminer en soulignant que ces discussions se font vraiment dans un excellent état d’esprit.

Propos recueillis par Philippe Larrieu

Photo : Cyprien Banyanga