L’Alliance française de Kisangani fête ses 20 ans !

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Ce vingtième anniversaire est l’occasion pour la jeune association de revenir sur son histoire, ses évolutions, de faire un bilan et de rêver en se projetant vers l’avenir. L’anniversaire sera célébré le 25 avril 2015, 20 ans jour pour jour après l’assemblée générale constitutive qui a scellé la création de l’association sans but lucratif. La structure qui assure la promotion de la langue française et la culture francophone à Kisangani a en effet été créée dans la capitale de la plus grande des 11 provinces que compte la République Démocratique du Congo, le 25 avril 1995. Pour comprendre son histoire et découvrir les moments forts de son existence, remontons 43 ans en arrière, en 1972, à la création du Centre culturel français.

1972 : la genèse d’une histoire commune
Alors que les Centres culturels français à Kinshasa (Halle de la Gombe) et Lubumbashi (Halle de l’Etoile) sont déjà en activité, la France envoie un architecte français à Kisangani, pour trouver un immeuble capable d’accueillir le futur centre culturel dans le troisième pôle économique du pays. Le choix se porte alors sur l’immeuble Nasser Building, un ancien dépôt et grand magasin de couture « Elégance », mitoyen du «Ciné-Star», situé en face du stadium hellénique et non loin de l’église orthodoxe grecque.

Janvier 1973 : le commencement
Après trois mois de travaux (d’octobre à décembre 1972), alors que l’Etat congolais nationalise les grandes entreprises, l’ambassadeur de France en République du Zaïre, André Ross, inaugure en janvier 1973, le troisième Centre culturel français (Halle du Fleuve) à Kisangani qui ne comptait, à l’époque, qu’environ 220.000 habitants. C’est alors la première fois qu’un expatrié français est envoyé en résidence à Kisangani pour diriger l’établissement culturel.

De 1973 à 1991 : un carrefour culturel incontournable d’Afrique centrale
Idéalement situé au cœur de Kisangani, le Centre culturel français, dont le symbole était le fleuve, assurait, de par ses différentes activités, une présentation riche et moderne de la culture française. Seul Centre culturel à Kisangani, il offrait au public un programme varié de manifestations : projections cinématographiques, conférences, débats, lectures, pièces de théâtre, concerts, présentation d’auteurs… tout cela pour la plus grande joie de tous, Congolais comme expatriés. Lieu de rencontres, d’échanges et de diffusion de la culture francophone, la bibliothèque mettait à la disposition de ses usagers un espace de lecture en accès libre de plus de 80 périodiques, dédié à la connaissance et à la diffusion de l’actualité du pays mais aussi de la France et de bien d’autres. Le transfert du fonds de la bibliothèque de l’ancienne Alliance franco-zaïroise fermée en 1985, avait contribué à l’enrichissement de ses collections alors pourvue d’un fonds de près de 30.000 ouvrages. Véritable miroir du monde moderne de l’époque, le CCF encourageait la diffusion de la culture dans toute sa diversité et témoignait du rayonnement de la France dans cette province.

Les 23 et 24 septembre 1991 : le début d’une longue période d’instabilité
Des heures sombres s’annoncent dans le pays et plus particulièrement à Kisangani avec la gronde sociale qui éclate à Kinshasa, lorsque des militaires mutins, privés de soldes, mettent à sac la capitale du pays avec la participation de nombreux civils. Les grandes villes zaïroises, dont Kisangani, n’y échappent pas et vivent à l’heure des pillages. Miraculeusement, le Centre culturel français ne sera ni pillé, ni saccagé à la grande surprise de sa direction et de ses agents qui s’en souviennent encore. Cette époque troublée n’était, hélas, que le début d’une longue série.

Décembre 1992 : la fin d’un chapitre
Un an et deux mois après les premiers pillages, en décembre 1992, alors que le directeur du Centre culturel est absent de Kisangani, des militaires congolais, réclamant encore le paiement de leur solde, se remettent à piller la ville. La France décide de fermer le Centre culturel et de ne pas y faire revenir son directeur dont la résidence a été, elle aussi, pillée.

De 1993 à 1995 : le Centre culturel français, entre dans une longue torpeur
Quatre agents du Centre culturel français restés salariés se relaient afin d’assurer la sécurité et la sureté des biens et du bâtiment, propriété de la France. Jamais le Centre culturel français de Kisangani ne sera touché par les troubles. Il convient de saluer ces actes de courage et l’esprit de service de ces agents.

Avril 1995 : l’Alliance française, une résurrection
A l’initiative de feu Jean-Léonard Ridja, alors Administrateur Directeur Général de la Société de Textile de Kisangani (SOTEXKI), dont la France est actionnaire à l’époque, de quelques autres membres de la société civile amoureux de la langue française et de sa culture, et avec l’appui du service culturel de l’ambassade de France, il est décidé de créer une nouvelle association sans but lucratif, laïque et indépendante, qui prendra le nom d’Alliance franco-zaïroise.
Dès le début de son existence, sous l’impulsion de Ridja, l’association est ouverte à tous sans discrimination : enfants, adolescents et adultes, indépendamment des convictions politiques, religieuses et philosophiques des uns ou des autres. Il y a 20 ans, l’association se voulait déjà être un lieu de rencontres, d’échanges, d’éducation, de convivialité autour des cultures francophones. Le rôle de cette association était d’autant plus important, qu’elle était le seul opérateur culturel et avait la bibliothèque la plus riche de la ville.

1997 : du Zaïre à la République démocratique du Congo
En 1997, l’Alliance prend le nom d’Alliance franco-congolaise (AFRACO) alors que le pays devient la République Démocratique du Congo. Cette nouvelle appellation permettra de mettre en évidence son nouveau mode de fonctionnement. Mais le 15 mars de la même année, la ville tombe aux mains des AFDL dirigé par feu le Président Laurent Désiré Kabila. Là encore le bâtiment est miraculeusement épargné et l’activité se poursuit.

23 août 1998 : l’AFRACO réquisitionnée
C’est au tour des troupes du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) d’envahir la ville de Kisangani. Le bâtiment est réquisitionné et occupé à des fins militaires. Cela le sauve probablement d’une détérioration. Bernadette Kakasi, alors bibliothécaire, se souvient encore du jour où ces hommes en armes et leur chef ont pénétré dans l’Alliance pour loger dans les appartements du directeur et y installer la radiophonie pour les communications militaires. Malgré la présence des hommes en armes, nuit et jour, elle continuera, avec ses collègues, à accueillir les Boyomais désireux de fréquenter la bibliothèque. Supériorité de l’esprit sur la matière !

Du 15 au 17 août 1999 : guerre de 3 jours
A la fin de la coalition anti-gouvernementale du RCD, la ville de Kisangani est le théâtre des premiers échanges de tirs entre les éléments de l’armée ougandaise et ceux de l’armée rwandaise. Le bâtiment n’est heureusement presque pas touché par les affrontements. Mais l’activité de l’Alliance franco-congolaise est très largement affectée pour ne pas dire arrêtée. Bernadette Kakasi se souvient de la fin de cette période d’occupation comme un moment où sa « vie ne tenait plus qu’à un fil ».

Du 5 au 10 juin 2000 : guerre de 6 jours
Moins d’un an après les premiers affrontements, les armées régulières rwandaise (APR) et ougandaise (UPDF) se disputent le contrôle du territoire occupé en pleine ville de Kisangani. 6600 bombes tomberont sur la ville, tirées par les deux belligérants. Aucune n’atteindra l’immeuble, qui est resté quasiment intact. Toutefois, le bilan humain civil de cette terrible bataille est lourd, plus de 1000 morts ramassés par la Croix-Rouge de la RDC et enterrés au cimetière dit de «Six jours» avec l’appui du CICR.

De juillet 2000 à août 2013 : un nouveau nom pour un nouveau départ
Quatre semaines après la fin des combats dans la ville, l’Alliance reprend petit à petit son activité au mois de juillet 2000 et tente tout au long des années qui suivent de se structurer administrativement et financièrement avec l’accompagnement du service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France. C’est à cette époque, entre 2010 et 2013, qu’un poste d’attaché de coopération en résidence à Kisangani est créé et aura, entre-autres, pour mission de conseiller et d’accompagner le développement des Alliances françaises de l’est de la RDC. Et c’est en 2012 que l’Alliance franco-congolaise devient Alliance française en adoptant de nouveaux statuts.

Depuis septembre 2013…
Vingt ans après le départ du dernier directeur du Centre culturel français, la France envoie un signal fort en affectant officiellement un directeur expatrié, témoignant ainsi de sa foi en l’avenir de la ville et de la province, Une nouvelle dynamique a été mise en place avec le Conseil d’administration de l’association et l’ensemble du personnel dont certain travaillent au sein du bâtiment depuis 1973…

Aujourd’hui…
Ce qui a le plus changé au cours de ces dernières années, ce sont les activités proposées par cette Alliance française. Si l’Association continue à donner des cours de français à des particuliers adultes, elle en propose également aux enfants et aux entreprises.
« Nous pouvons dire aujourd’hui, en 2015, que nous avons des cours de français pour tous, à partir de 8 ans, accessibles quel que soit le niveau de langue et le milieu social, mais nous développons aussi depuis peu le français professionnel, le français sur objectifs spécifiques (ou FOS), qui est un enseignement du français axé sur un domaine bien particulier tel que le secrétariat, l’hôtellerie-tourisme-restauration, etc. Il y a une réelle demande de la population qui souhaite un renforcement de ses compétences linguistiques en français dans un cadre professionnel », rappelle le Président Armand Kasumbu Borrey réélu récemment à la tête du Conseil d’administration de l’association. Dans le cadre de son 20e anniversaire, cette jeune association, héritière d’une longue histoire, confirme son ancrage local en préparant avec les acteurs de la société civile et le site internet www.stanleyville.be, une grande exposition sur l’histoire de la ville « Kisangani, d’hier… à aujourd’hui ». 2015 innove avec la création d’un ciné-club, d’un atelier théâtre et chant et l’ouverture d’un restaurant. Avec la programmation d’une scène musicale congolaise tout au long de l’année, en soirée, l’Alliance redevient ainsi un lieu convivial de rencontre, de partage et d’échanges. Plus que jamais elle est un outil de promotion de la langue française, de la jeune création artistique, de la valorisation des savoirs pour les transmettre au plus grand nombre sans distinction de l’éducation artistique et culturelle. Et demain… l’histoire s’écrira ensemble dans la paix.

Matthieu Juin-Levite
Photo: Archives Alliance française de Kisangani