L’art rupestre du massif de Lovo

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Depuis 2007, Geoffroy Heimlich, jeune doctorant en archéologie et en histoire, et Clément Mambu Nsangathi, chercheur à l’Institut des musées nationaux du Congo, parcourent inlassablement le massif de Lovo, dans le Bas-Congo, à la recherche de peintures et de gravures rupestres. Ils témoignent ici de leurs étonnantes découvertes et présentent les enjeux de leur projet de formation sur l’art rupestre.

145 sites d’art rupestre au Bas-Congo !
A la différence des arts rupestres du Sahara ou d’Afrique australe, richement documentés, ceux d’Afrique centrale restent encore aujourd’hui largement méconnus. Cette région se différencie des autres par la prégnance d’un art peint et gravé non figuratif. A l’échelle de la sous-région, la République démocratique du Congo est pourtant connue depuis longtemps comme ayant l’une des plus importantes concentrations de sites rupestres. Le Bas-Congo à lui seul compte près de 145 sites, dont plus de cent dans le massif de Lovo.
Ce massif, peuplé par les Ndibu, un des sous-groupes kongo, se trouve au nord de l’ancien royaume de Kongo. En 1483, lors de leur arrivée à l’embouchure du fleuve Congo, les navigateurs portugais furent frappés d’y découvrir une structure politique centralisée.
A son apogée, vers la seconde moitié du XVIème siècle et la première moitié du XVIIème siècle, le royaume de Kongo s’étendait à cheval entre les états modernes de la République démocratique du Congo, l’Angola et le Congo-Brazzaville sur une superficie allant jusqu’à 130 000 km2. Suite à la conversion au christianisme de plusieurs rois dès le XVème siècle, missionnaires, ambassadeurs et commerçants ont pu décrire de manière assez précise la vie quotidienne et religieuse de l’ancien royaume. Bien que le royaume de Kongo soit, à partir de 1500, l’un des mieux documentés de toute l’Afrique tant par les sources historiques que par les sources ethnographiques et anthropologiques pour les périodes plus récentes, il reste méconnu archéologiquement.
Avec 102 sites (dont 16 grottes ornées), le massif de Lovo contient la plus importante concentration de sites rupestres de toute la région. Sur environ 400 km2 se dressentdes centaines de massifs calcaires au relief spectaculaire percés de nombreuses grottes et abris sous roche. Jusqu’à présent, aucune recherche de grande ampleur n’y avait encore été conduite et l’âge de ces représentations rupestres restait toujours incertain.

L’archéologie, un travail de terrain
Notre travail de terrain nous a conduits à élaborer un inventaire préliminaire, à construire une chronologie puis à interpréter certains types d’images, en montrant ainsi que le monde de l’art rupestre est riche de documents précieux.
Dans le lit des rivières, au pied des falaises, dans des abris et jusque dans les profondeurs des grottes, nous avons répertorié plus de 5 000 gravures et peintures, de couleur noire, rouge, parfois ocre. Grâce à notre recherche, 57 sites ont pu être étudiés, dont 50 n’avaient pas encore été inventoriés, preuve s’il en faut du potentiel prometteur de cette région.
Nous avons ainsi relevé bon nombre de figures géométriques énigmatiques (croix, cercles, quadrillages), associées parfois à des animaux (lézards, antilopes) ou des personnages armés d’épées, d’arcs et de flèches ou de fusils. Exceptionnellement, des êtres mi-hommes mi-animaux, qu’on appelle théranthropes, y sont figurés. Comment interpréter cela ?
En mobilisant toutes les données relatives au contexte géographique, à l’histoire du peuplement, à l’histoire des langues, des religions, nous espérons ainsi acquérir une connaissance plus précise des cultures locales qui nous permettra de formuler une interprétation. Les récits légendaires actuels peuvent par exemple éclairer en partie ces images d’un passé proche et aider à reconstituer la mythologie qu’elles illustraient.

Des dessins datés, des cérémonies identifiées
Nous avons étudié, sur six sites jusqu’alors inconnus du massif de Ndimbankondo, près de 700 images rupestres, en majorité des peintures rouges. La grande majorité des personnages adoptent une posture caractéristique de l’art kongo, avec la main gauche posée sur la hanche, et le bras droit brandissant une arme à feu. A plusieurs reprises, on y observe des scènes associant ces mêmes personnages, accompagnés de chiens, et faisant face à des animaux (des antilopes pour la plupart), qui pourraient être interprétées comme des scènes de chasse.
Et pour la première fois, nous avons pu dater cet art par la méthode du carbone 14. Actuellement, des échantillons de moins d’un milligramme de carbone suffisent pour dater directement une peinture. Dans la grotte ornée de Tovo, les premiers résultats nous indiquent une datation comprise entre le XVème et le XVIIIème siècle qui confirme dès lors le lien avec le royaume de Kongo et avec ses rituels, notamment le kimpasi. Signalée dès la seconde moitié du XVIIème siècle, cette initiation religieuse se déroulait au sud du fleuve Congo. Etroitement associée au kimpasi, la croix, que l’on retrouve fréquemment sur ces parois, était un important symbole de passage entre le monde terrestre et l’au-delà. Deux massifs voisins de la grotte de Tovo sont encore connus aujourd’hui pour avoir abrité des kimpasi jusqu’au début du XXème siècle. Un chef traditionnel, initié lui-même au kimpasi, nous a également révélé que, durant l’initiation, des peintures y étaient réalisées. Au nord-ouest de Lovo, à proximité d’un ancien village et de son cimetière dans le lit d’une rivière, à sec pendant la saison sèche, se trouvent près de 940 gravures révélant une riche séquence stylistique sur environ cinquante mètres de long. A Fwakumbi, le chef traditionnel nous a ainsi indiqué des esprits locaux dénommés simbi gravés dans la pierre. Pour obtenir leurs bénédictions, il fut le seul à perpétuer un rituel pour accéder aux sites en offrant aux ancêtres et aux esprits simbi du vin de palme, des noix de kola, des luzibu et des champignons médicinaux tondo.

Inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO ?
Vu le haut intérêt culturel, historique et naturel de cet ensemble, les autorités congolaises envisagent une initiative pilote pour inscrire cet art rupestre sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Le classement de cette zone avait été proposé dès 1961, idée reprise à partir de 1973 par l’Institut des musées nationaux du Zaïre.
Afin de sauvegarder ce patrimoine culturel important et ce paysage naturel spectaculaire, l’un des objectifs serait d’associer les différents groupes industriels actifs dans la région à cette initiative. Les responsables des exploitations agricoles et industrielles situées au nord de Lovo et à Lovo-même pourraient ainsi participer à l’effort de conservation et, en dialogue avec eux, contribuer à satisfaire leur besoin en matière première sans détruire un patrimoine de grande valeur.

Former des archéologues
De ces recherches de terrain est née l’idée, en collaboration avec l’Institut des Musées Nationaux du Congo (IMNC) et l’Université de Kinshasa (UNIKIN), de mettre en place une formation sur l’art rupestre dès 2014.
Rappelons qu’en République démocratique du Congo, seuls deux archéologues sont actuellement en poste, l’un à Kinshasa et l’autre à Lubumbashi. En vue de son classement, la formation pourrait permettre d’achever l’étude systématique du massif de Lovo, tout en formant des étudiants de l’UNIKIN et des chercheurs de l’IMNC aux techniques et à l’étude de l’art rupestre.
Avec le soutien de l’ambassade de France, ce projet fera appel à des laboratoires de recherche francophones, à la fois congolais et français. En France, l’étude et la datation des prélèvements seront par exemple réalisées conjointement par le Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF), service à compétence nationale du ministère de la culture, et le Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE, UMR 8212).
Pour la logistique dans le Bas-Congo, la formation bénéficiera du soutien de la Compagnie sucrière de Kwilu-Ngongo, située au nord-est du massif de Lovo.

Perspectives et développement ?
Ce projet de formation à la fois ancré sur le terrain et porté par des volontés partenariales institutionnelles nationales et internationales, publiques et privées, est une pièce maîtresse pour contribuer à aboutir au classement de l’art rupestre du massif de Lovo au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Il permettra d’achever l’inventaire systématique de l’art rupestre, de compléter les premières datations obtenues, d’intégrer l’art rupestre dans les pratiques rituelles kongo et d’enrichir le système décoratif kongo en le mettant en rapport avec la décoration de la poterie, du textile, de la vannerie ou des crucifix par exemple. En un mot, de montrer que l’art rupestre est une partie importante des vestiges du royaume de Kongo, tout en émettant l’hypothèse qu’une tradition d’art rupestre plus ancienne ait pu exister.
Ce sera aussi l’occasion de créer une cellule dédiée à l’art rupestre et rat tachée à l’IMNC et l’UNIKIN, de faire participer les étudiants en formation à des colloques internationaux ou à des séminaires de recherche, de publier les résultats dans des revues scientifiques ou dans une monographie et de monter des expositions photographiques itinérantes en République démocratique du Congo pour faire découvrir l’art rupestre au grand public.
Cette formation, nous l’espérons, suscitera de nouvelles recherches que nous souhaitons nombreuses et menées par des chercheurs congolais, en montrant que l’art rupestre est une fenêtre ouverte sur la riche histoire de la République démocratique du Congo.

Geoffroy Heimlich et Clément Mambu Nsangathi

Photo : Geoffroy Heimlich