Les Congolais, la Force publique belge et la Première Guerre mondiale

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Le fondement et la stabilisation d’une nation passent par son histoire. Tout travail de mémoire y a sa place. Les faits historiques, tels que la Première Guerre mondiale, ont laissé des traces que les historiens, les sociologues et les scientifiques tentent de retrouver et de reconstituer.
Ainsi le réseau culturel français, Instituts et Alliances françaises notamment, avait été invité à imaginer une programmation s’inscrivant dans cette commémoration à l’échelle mondiale et tenant compte des spécificités locales.
Quoi de plus naturel pour l’Alliance française de Kisangani, qui fêtera ses 20 ans d’existence en 2015, que de participer à ce mouvement en demandant à deux artistes de la ville d’exprimer leur vision de la Grande Guerre et aux universitaires de transmettre leurs connaissances à la population d’aujourd’hui.
Mais quand ces artistes, ces universitaires et Matthieu Juin-Levite, directeur de l’Alliance française, plongent dans l’histoire, on peut s’attendre à ce que les visiteurs découvrent des aspects oubliés ou dissimulés du passé de leur pays. Il est vrai que les « supports » ne manquaient pas: une belle exposition donnant beaucoup d’informations sur le rôle joué par les congolais, civils et militaires, au cours de la Première Guerre mondiale, une conférence-débat et, sur la même thématique, des spectacles de danse folklorique du ballet du Centre de Recherche de Danses Africaines et de danse moderne créative du Collectif Danckis.

Vous êtes directeur de l’Alliance française de Kisangani et représentant du service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France à l’Est de la RDC depuis maintenant une année. Pourquoi avez-vous jugé important d’intégrer dans la programmation culturelle et éducative 2014 de l’Alliance française de Kisangani le centenaire de la Grande Guerre ?
Toutes les Alliances françaises dans le monde sont des associations de droit local à but non lucratif, qui exercent leur mission de manière autonome, en dehors de tout engagement de nature politique ou religieuse. Elles ont en commun la poursuite de trois missions essentielles : l’enseignement du français, la transmission des savoirs et la connaissance des cultures française et locale, tout en favorisant la diversité culturelle. Cette exposition commémorative, qui se voulait accessible à tous, petits et grands, remplissait ces trois missions. Partant de ce constat, il ne restait qu’à mettre en œuvre le projet de façon pédagogique et artistique, en faisant se rencontrer historiens, communicologues, politologues et artistes. La plupart des commémorations de la Grande Guerre se limitent trop souvent à ce qui s’est passé en Europe et, parfois, avec une approche élitiste. Or il s’agit d’une guerre mondiale : ce qui s’est passé en Belgique et en France a été important, c’est certain, mais cette guerre a connu des combats dans bien d’autres endroits du monde. Cette guerre, dans cette région d’Afrique, a été complètement, ou presque, oubliée. En organisant cette commémoration, l’Alliance française a souhaité rendre hommage aux anciens combattants congolais de la Guerre de 14-18, jetés malgré eux dans un conflit aux côtés des colons belges, alors qu’ils n’en comprenaient pas les enjeux qui les dépassaient. Elle contribue ainsi au devoir de mémoire en y associant la société civile.

L’Alliance française a donc en quelque sorte invité son public à un voyage dans le temps, un voyage pour se souvenir ?
Oui tout à fait, il s’agit bien d’un voyage auquel le visiteur a été convié en parcourant une exposition d’œuvres spécialement réalisées par le peintre Papy Basikaba et le sculpteur Justin-Florent Badjoko. L’exposition s’achève sur un ultime hommage à ces anciens combattants avec la présentation de photos-souvenirs provenant de la Bibliothèque Royale de Belgique, prises en 1916 par le Sous-lieutenant Robert Vincent durant cette campagne militaire d’Afrique Orientale et avec un film documentaire historique de 28 minutes de la CINEMATEK de Belgique.
La scénographie de l’exposition avait été pensée pour inviter le public à fermer les yeux et écouter les sons de la forêt équatoriale. À tendre l’oreille et se laisser porter par les flots du fleuve Congo. À écouter le tonnerre des obus qui retournent la terre. À regarder ces combattants aux visages tendus et graves, peints ou sculptés. Cet enfer-là, des millions de soldats dans le monde l’ont vécu il y a cent ans et les artistes de la ville l’ont compris et l’ont parfaitement retranscrit sur la toile, sur le bois rouge et l’ébène qui ceinturent la Ville de Kisangani.

Mais quel fut véritablement le rôle des congolais dans cette guerre ? Comment les artistes ont-ils pu retranscrire ce rôle dans leurs œuvres ?
L’un des objectifs était de rafraîchir les mémoires sur un conflit qui a profondément marqué l’ensemble des nations européennes et, avec elles, leurs colonies telle que la République démocratique du Congo d’aujourd’hui. Il était donc important de rappeler, au travers de cette exposition qui mêle créations et images d’archives historiques, que lorsque le gouvernement belge a décidé d’attaquer les Allemands au Rwanda et Burundi, il y a 100 ans, c’était au prix d’un véritable tour de force logistique. L’approvisionnement des troupes devait se faire à l’aide de porteurs chargés d’acheminer la nourriture et les munitions de 18.000 soldats.
Près de 260.000 personnes avaient ainsi été recrutées en très peu de temps. D’un autre côté, en Province Orientale par exemple, la population allait cultiver massivement du riz pour nourrir les troupes. C’est une belle et courageuse illustration de la contribution décisive des Congolais dans cette guerre. Les artistes l’ont parfaitement illustré dans leurs créations.

Quel est le message que vous avez voulu faire passer à la population locale et que retenez-vous des rencontres et des échanges qui sont nés de cette commémoration ?
Aujourd’hui, la Guerre de 14-18 est entrée dans l’histoire, dans notre histoire à tous. La cruelle loi du temps qui passe fait que cela donne aux générations qui suivent, aux nôtres, davantage encore de responsabilités. En tant qu’institution culturelle, il nous appartenait d’aller plus loin, d’associer le souvenir des victimes à la connaissance des causes, des circonstances et des conséquences de cette guerre… C’est donc un devoir de mémoire. Et c’est le but que nous nous étions fixés et que nous avons atteint en accueillant près de 3 000 visiteurs dont 1482 jeunes de moins de 18 ans qui ont eu la possibilité de découvrir, vivre et comprendre, au travers de cette exposition, cette Grande guerre vécue par leurs ancêtres congolais.
Et puis vous savez, je fais partie de ces générations qui ont eu la chance d’arriver à mon âge sans connaître personnellement la guerre. Cela nous donne, cela me donne, des responsabilités particulières à l’égard des générations qui ont vu leurs rangs décimés par toutes les guerres du XXème siècle. Cela nous donne aussi collectivement des responsabilités particulières à l’égard de ceux de nos concitoyens respectifs qui, aujourd’hui encore, risquent leur vie et, pour certains, la perdent au nom de nos patries.

Enfin, à quoi doit s’attendre le public de l’Alliance française de Kisangani en 2015 puisque l’association fêtera ses 20 ans de création ?
Nous préparons, entre-autres, une grande exposition sur l’histoire de la ville, de Tippo Tip à aujourd’hui. Les 250 m² du hall d’exposition seront totalement occupés, plongeant à nouveau le visiteur dans une époque passée. Mais je n’en dis pas plus… créations, photos, films, textes littéraires, poésies, etc. Là encore, l’Alliance française contribuera à la connaissance et aux savoirs des petits comme des grands.

Propos recueillis par Aliana Alipanagama