Les Studios Kabako

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C’est par ces quelques mots que s’ouvre en 2001 à Kinshasa l’histoire des « Studios Kabako » fondés par Faustin Linyekula, de retour dans son pays après une décennie sur les routes, entre Kenya, Rwanda, l’île de la Réunion et l’Europe…
Un drôle d’objet… Pas une compagnie, mais des « studios », des espaces qui n’existent pourtant pas encore en 2001, ou plutôt si, des espaces qui doivent investir les têtes et les cœurs, des espaces pour respirer et rêver dans une ville qui se remplit à chaque instant de bruits, de rumeurs et de stratégies de survie… À l’issue d’un stage initié par Jean-Michel Champault, alors directeur du Centre culturel français de Kinshasa, Faustin se choisit quatre compagnons de route, Djodjo, Madrice, Papy et Edwige; quatre personnalités avec lesquelles il crée sa première pièce congolaise «Triptyque sans titre», carnet un rien désespéré d’un retour au pays natal.
Dès les premiers mois s’affirme un principe qui restera au cœur des Studios Kabako : « Apprendre en travaillant, travailler en transmettant ! »
En 2007, les Studios Kabako quittent Kinshasa pour Kisangani, la ville où a grandi Faustin, un petit million d’habitants, à quelques dizaines de kilomètres au nord de l’Equateur. La ville de-vient un territoire où s’inscrit une démarche artistique singulière…

Multiplier les centres
Les Studios Kabako quittent donc la capitale, dans un pays où nul salut ne semble possible hors de Kinshasa. Face à l’extrême centralisation des administrations et des esprits, il s’agit de montrer qu’il est possible, à Kisangani, de créer, construire et croire en un projet, dans un environnement où il est si dur de croire en quoi que ce soit. Depuis, les Studios Kabako n’ont cessé d’explorer et d’interroger les périphéries, les marges, à l’instar du travail de Faustin, qui ne met sur scène des cadres que pour mieux poser le regard sur ce qui est à côté…
Centrés initialement sur le théâtre et la danse, les Studios s’ouvrent au cinéma et à la musique, l’une des rares scènes artistiques vivantes de la ville en 2007…

Apprendre en travaillant, travailler en transmettant !
Des ateliers sont organisés pour la danse, le théâtre, la musique, mais aussi la gestion administrative ou la technique : des voix fortes sont invitées à raconter leur histoire : Bozyie Cekwana d’Afrique du Sud, Hafiz Dhaou de Tunisie, Andréya Ouamba de Dakar, Panaibra Canda du Mozambique, Sylvain Prunenec de France, Phi-lipp Kroll d’Autriche, Clara Bauer d’Argentine ou l’américain Peter Sellars…
Un accompagnement à la production est mis en place. Une maison louée au centre-ville ac-cueille un plateau à ciel ouvert, un studio d’enregistrement professionnel, une salle de montage, des bureaux…
Mais les Studios font surtout de la ville leur terrain de jeu; sont investis la place de la poste, le terrain de la paroisse Saint-Joseph à la Tshopo, l’ancienne piscine coloniale, la gare de Lubunga, une ancienne salle polyvalente à Mangobo. Le public vient en nombre. On multiplie les points d’activités ; il s’agit, à la manière de l’acupuncture, de faire circuler les énergies et les idées dans le corps urbain à travers de multiples interventions et signaux artistiques dans les différentes communes de la ville : Makiso, la Tshopo, Mangobo, Kabondo… et Lubunga…

De l’eau propre et du savoir à Lubunga…
Lubunga, commune de 200.000 habitants, oubliée des autorités, sans eau courante ni électricité, s’étend paisiblement sur la rive sud du fleuve Congo, que l’on traverse en pirogue ou en bac, quand ce dernier est fonctionnel.
En 2013 et 2014, les Studios Kabako organisent, sous la supervision de l’architecte Bärbel Müller, en lien avec l’université des arts appliqués de Vienne en Autriche, deux missions de cartographie de la commune autour des questions de l’eau. Dans cette commune affectée par des maladies hydriques endémiques, des étudiants architectes, urbanistes, spécialistes en design social ou en ingénierie de l’eau collaborent avec des étudiants de Lubunga et de l’IBTP de Kisangani pour dresser un portrait de la commune. Sont identifiés les principaux points d’eau et leur usage, les parcours des enfants qui approvisionnent les foyers; sont étudiées les consommations et les habitudes locales; plus d’une trentaine d’entretiens sont réalisés, ainsi que l’analyse de trois points d’eau considérés comme potables par les habitants. Les résultats sont sans appel.
Une exposition, mettant en scène les résultats de cette première étude, est accueillie en sep-tembre 2014 à l’Alliance française de Kisangani et un week-end de représentations et concerts est organisé. Grâce au prix de la Fondation CurryStone, les Studios Kabako travaillent actuellement sur la mise en place de deux centres pilotes de traitement d’eau, doublés d’un centre culturel de quartier où l’eau est considérée comme source de savoir et de vision : les familles pourront s’y approvisionner en eau potable, les jeunes pourront y apprendre à filmer, monter, programmer…

Un fort ancrage local et un rayonnement international…
Si les Studios Kabako pensent local, ils s’appuient résolument sur des réseaux internationaux en Europe et aux Etats-Unis, mais aussi sur d’autres artistes et structures du continent : le Floating Outfit Project à Durban, Positive Production à Kigali, mais surtout l’Association 1er Temps à Dakar et CulturArte à Maputo, les deux partenaires du programme Pamoja, un programme de résidence et de production initié par les Studios Kabako et financé par l’Union Européenne. À travers Pamoja auront ainsi été accueillis depuis 2013 à Kisangani des artistes venus du Mozambique, du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud, du Ghana ou du Nigéria, un programme également soutenu par l’ambassade de France en RDC.
Au centre de l’Afrique, Kisangani pourrait bien devenir un jour le centre du monde… C’est une question de point de vue ! 

Virginie Dupray
Photo : Elise Fitte-Duval