Liban et francophonie

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Mon pays, le Liban possède une forte et très ancienne amitié pour la culture francophone. Quelle est aujourd’hui la réalité de la situation au Liban ?
Tout d’abord bienvenu et merci pour cette rencontre qui me donne l’occasion de parler un peu de notre patrie et de ses relations avec la francophonie en général et de la RDC. En ce qui concerne la francophonie au Liban, vous savez que le français est la deuxième langue et il y a une grande différence entre première et deuxième langue. Par exemple, ici en RDC le français est la première langue officielle. Au Liban, le français est employé, dans des cas très précis, en général c’est la langue de la culture, des universités, des sciences. Les Libanais ont excellé et excellent toujours dans leur première langue qui est l’arabe et dans leur deuxième langue. La langue française est très utilisée dans l’administration et les relations internationales. Le Liban a connu une histoire extraordinaire et unique concernant la francophonie. Nous avons des grands poètes libanais qui on écrit en français, comme Georges Schéhadé et Hector Khlat…
Nous avons également Amin Maalouf qui a été élu à l’Académie française, qui comprend tous les génies de la nation française. C’est une fierté pour le Liban, pour la France et pour la francophonie.
La langue n’est rien en soi. C’est une faute de la considérer comme « culture ». La langue est un outil, c’est un canal. Dans les académies, on dit que la langue c’est la culture et la science, mais c’est faux. L’important n’est pas la langue française, mais son contenu, le contenu de la culture et de la science. Si par exemple une nation joue un rôle politique important, alors sa langue devient tout de suite une langue importante et reconnue internationalement. On trouve d’abord le pouvoir politique, ensuite la langue et enfin la religion, c’est-à-dire la pensée.
Les USA ont un pouvoir extraordinaire grâce à leur force militaire et économique. C’est pourquoi, l’anglais est de plus en plus employé. Ce n’est donc pas la force de l’anglais mais c’est le pouvoir politique qui détermine le rôle de la langue. C’est pourquoi la francophonie devient une institution internationale qui essaie de tisser des liens entre ces pays francophones.
Dernièrement, lors du sommet de la francophonie qui a eu lieu ici en RDC, nous avons vu des pays qui ne sont pas du tout francophones et qui font tout pour intégrer l’OIF, je pense au Qatar. Or, là-bas, on parle me^me davantage l’anglais que l’arabe. La francophonie est devenue une institution culturelle et la culture était le point départ de cette organisation.

Pour un Libanais que représente la francophonie ?
Vous avez bien montré que la francophonie ne se résume pas à la langue française mais va bien au-delà. Elle comporte tout ce que véhicule une langue et qui est plus important que la langue elle-même. Pour le Libanais ordinaire, le français ne signifie pas grand chose au niveau du langage. Mais dans les universités, dans la production artistique et culturelle, le français et la francophonie jouent un rôle éminent. Les relations entre le Liban et la France ne s’expriment qu’à travers ce canal qu’est la langue française. Cela concerne l’élite. Les Libanais ordinaires savent juste dire « bonjour » et « au revoir », ce n’est pas cela la francophonie. Mais pour l’élite libanaise c’est très important. Nous avons des solides relations culturelles avec la France.

La RDC possède des frontières avec des pays anglophones. La langue anglaise, et donc sa culture, progresse comme par osmose. Quelles réponses la francophonie peut-elle apporter à cette situation ?
C’est un problème international. Tout d’abord, on vient de dire que la langue est un simple canal, cette réalité nous le montre très bien. Au Liban, nous avons vécu ce même problème durant la guerre civile, vers 1975. Le français était à peu près la seule langue de la culture, à part à l’American University fondée par des évangélistes américains. Aujourd’hui, le français au Liban n’est presque plus à la mode. L’anglais est employé par tout le monde mais aussi l’espagnol, l’allemand…
J’insiste sur le fait que la langue est un outil, un canal. C’est un miroir du pouvoir économique et militaire. C’est un conflit culturel, politique et scientifique avant tout.

Quelles sont les actions de coopération que conduit actuellement le Liban en RDC, aussi bien linguistique que technique ou en matière de gouvernance ?
Nous avons des activités dans le domaine de la culture libanaise. Les expositions sont très rares pour nous. A titre d’exemple tout de même, nous projetons de faire une exposition de vin libanais. En 1960, nous avions trois sociétés de vins, aujourd’hui nous en avons cinquante qui excellent dans ce domaine. Les premiers Libanais qui arrivèrent en RDC dans le cadre de la mission internationale de l’ONU, dans les années 60, sont venus pour enseigner la langue française…

Y a-t-il des écoles libanaises à Kinshasa ?
Oui, nous en avons. Nous y enseignons le programme libanais, et les élèves, une fois arrivés au brevet, partent au Liban passer leur examen officiel. Ils apprennent l’histoire-géo libanaise et congolaise ainsi que l’arabe, mais la langue de l’enseignement c’est le français, comme au Liban.

Propos recueillis par Bernard Poudevigne

Photo : Bernard Poudevigne