Ma vie de shégué

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Nous avons interviewé une ex enfant de la rue qui se nomme Glodie Makanga. Elle nous raconte sa vie dans les rues de Kinshasa.
« Bonjour, je m’appelle Glodie Makanga, j’ai seize ans. Je vais vous raconter mon histoire. A sept ans j’ai perdu ma mère qui est morte dans un accident de voiture. Nous vivions dans un quartier populaire de Kinshasa nommé Bandal, mes deux jeunes frères et moi. » La pauvreté est une des raisons majeures du phénomène des enfants de la rue à Kinshasa.
« Trois ans plus tard mon père se remaria avec Maman Mireille, notre voisine. Jusque là, elle était gentille avec nous, mais dès son arrivée dans la maison, son comportement vis-à-vis de moi changea. Elle me traitait comme sa servante, elle ne voulait même plus que j’aille à l’école. Cela a duré pendant deux ans. Quand j’ai eu douze ans, elle est tombée enceinte. Malheureusement, six mois plus tard, elle a fait une fausse couche et perdu l’enfant. Elle m’a alors accusée de son malheur et dit à mon père qu’elle me voyait dans ses rêves essayant de l’étrangler et que j’étais une sorcière. Mon père m’a emmenée dans une petite église, ces églises où on entend les pasteurs crier du matin au soir et qu’on appelle églises du réveil. Après plusieurs séances de délivrance, le pasteur a dit à mon père que j’étais effectivement une sorcière et que j’avais même causé des années plus tôt la mort de ma mère par mes pratiques sataniques ».
Les églises de réveil jouent également un rôle important dans le phénomène. Les Congolais ont en général très peur de la sorcellerie. Les personnes qui en sont accusées sont rejetées par tous. Si ce sont des enfants, ils ont de fortes chances de se retrouver sans abri.
« Mon père n’a pas supporté cela et je me suis retrouvée dans la rue. Je ne pouvais pas aller chez un membre de ma famille : la nouvelle s’était répandue et plus personne ne voulait entendre parler de moi. Les premiers jours furent les plus difficiles. Je n’avais pas de repères, je ne savais pas quoi faire. J’ai été agressée et violée par d’autres shégués. Le troisième jour, un groupe de filles qui dormait près du grand marché a bien voulu me faire de la place. Comme elles, j’ai commencé à me prostituer pour pouvoir me nourrir. La plus jeune d’entre nous n’avait que huit ans et la plus vieille vingt. C’est ainsi que fut ma vie durant plus de cinq ans. J’avais peur d’attraper des maladies ou de tomber enceinte car cela arrivait souvent, mais je n’avais pas le choix.
Aujourd’hui j’ai seize ans. Il y a cinq mois j’ai été violée par un soldat qui surveille la zone du marché le soir. On lui donne 1500 fc pour veiller sur nous. Mais je suis tombée enceinte et je crois que j’ai attrapé le SIDA, ce qui pouvait m’arriver de pire. Je veux quitter la rue : l’enfant que je porte ne doit pas vivre dans les mêmes conditions que moi, je ne le supporterais pas. Je voudrais retourner auprès de ma famille, mais qui voudra encore de moi ? Une fille qui a vécu dans la rue, qui s’est fait violer et qui est tombée enceinte et qui a peut-être le SIDA quelle honte je suis pour eux ! Mon seul espoir maintenant c’est de trouver une association qui voudra bien m’aider à m’en sortir. »
Glodie a été prise en charge par le Reejer, comme elle l’avait souhaité. L’association lui assure la sécurité, et peut-être aussi l’espoir de reprendre contact avec sa famille. Car c’est le vœu d’une majorité d’enfants de la rue, qui n’ont pas rompu affectivement avec leur famille, que de la retrouver, pour peu que les conditions socioéconomiques le permettent.

Illustration issue de la bande-dessinée réalisée par Hippolyte et parue dans le numéro de la revue XXI.