Maker Mwangu Famba

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Impact : Vous êtes depuis près de 10 ans à la tête d’un ministère essentiel pour le développement humain de la RDC. Votre enthousiasme n’est-il pas quelque peu émoussé ?
Maker Mwangu Famba : Pas du tout ! J’oserais même dire que plus le temps passe, plus je me sens heureux, fier et mobilisé. Il est vrai que les responsabilités qui sont les miennes témoignent de la confiance que m’accorde le chef de l’Etat, Son Excellence Joseph Kabila, s’agissant d’un secteur essentiel à l’avenir des jeunes Congolais.

Aujourd’hui, la République démocratique du Congo, c’est près de la moitié de jeunes de moins de 15 ans sur 70 millions d’habitants, 13 millions d’enfants scolarisés dans le primaire et 4,3 millions dans le secondaire, 9 filles pour 10 garçons inscrits au primaire et 6 filles pour 10 garçons au secondaire…

Et si j’en juge par la situation dont le gouvernement et moi-même avons héritée au terme de plusieurs décennies de conflit, je crois que nous n’avons pas à rougir des résultats déjà engrangés même si beaucoup reste à faire. Prenons, par exemple, ceux des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) qui concernent mon ministère :

Le taux d’alphabétisation des 15-24 ans est passé de 48,6% en 1990 à 82,4% en 2014.

En 2014, le taux net de scolarisation dans le primaire atteint les 100%.

Enfin, ce que l’on appelle le «taux d’achèvement» a triplé, passant de 24,8% en 2001 à 69,7% aujourd’hui.

En revanche, si l’indice de parité femmes-hommes est satisfaisant en matière d’alphabétisation des 15-24 ans et dans le primaire (0,90 en 2013), tel n’est pas le cas dans le secondaire (0,62) et encore moins dans le supérieur (0,48). Comme je vous l’ai dit, beaucoup reste à faire.

Dans cette perspective de l’éducation pour tous qui est votre ligne politique, qu’attendez-vous des principaux bailleurs bi et multilatéraux ?
D’abord qu’ils continuent à nous soutenir, comme ils l’ont fait jusqu’à présent. Car s’il y a un secteur dans lequel les bailleurs travaillent à la satisfaction du gouvernement congolais, c’est bien celui de l’éducation. Je voudrais, à cet égard, saluer l’apport de la Banque mondiale, du Royaume-Uni et des États-Unis, qui engagent respectivement 200 et 180 millions de dollars dans les prochaines années. Mais bien d’autres pays participent à cet effort national, à commencer par le vôtre qui, grâce à son C2D (Contrat de Désendettement-Développement), participe à notre effort national à hauteur de 65 millions d’Euros pour sa seule première tranche, dont 40 M€ pour l’éducation et 25 M€ pour la formation professionnelle.

Vous pourriez nous en dire plus ?
Bien sûr ! La composante « éducation » du C2D finance, sous la maîtrise d’ouvrage du ministère de l’EPS-INC, la construction de 1.000 salles de classes selon une approche communautaire et la formation des enseignants des provinces de Kinshasa, du Bandundu et du Bas-Congo. De même, un refinancement est assuré pour la prise en charge d’enseignants du primaire qui permettra de réduire de 60 % le nombre d’écoles primaires concernées par le non-paiement d’enseignants.

Et vous êtes satisfait ?
Suffisamment pour demander qu’une nouvelle composante « éducation » soit prévue dans la deuxième tranche du C2D (sourire) !

Vous vous êtes rendu récemment en voyage officiel en France et vous avez d’ailleurs rencontré les responsables de l’AFD. Avez-vous eu gain de cause sur cette question ?
Si j’en juge par la chaleur de leur accueil et ce que m’en a dit le « directeur Afrique », la réponse est oui. Restons, si vous le voulez bien, sur cette visite en France. Longue réunion avec la ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, déjeuner à l’Assemblée nationale, multiples rendez-vous techniques.

Comment expliquez-vous de telles attentions ?
Du point de vue de l’éducation, la coopération entre la France et la RDC est ancienne et mutuellement profitable. Il était donc normal que je fasse le point sur de nombreux dossiers techniques tout en échangeant au niveau politique avec mon homologue mais aussi avec la représentation nationale française.

La Convention de coopération que vous avez signée avec votre homologue française s’inscrit dans la stratégie décennale du ministère dont l’amélioration de la qualité de l’éducation constitue l’objectif principal. Dans ce cadre, vous avez rencontré plusieurs opérateurs français dans le but de créer et de renforcer des partenariats dans des domaines ciblant la qualité des enseignements, notamment la formation des enseignants ?
La Convention de coopération donne un cadre global par lequel nous pouvons envisager des partenariats possibles. Les rencontres avec des opérateurs français visaient ainsi à matérialiser cette Convention. En effet, la qualité de l’enseignement et des apprentissages est l’un des défis majeurs auquel notre système éducatif est confronté. Son amélioration passe notamment par la formation initiale et continue des enseignants du primaire et du secondaire.

Nous avons ainsi échangé avec le CIEP (Centre International d’Études Pédagogiques) et le réseau des ESPE (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation, ex-IUFM) concernant l’appui possible de ces structures dans la réforme de la formation des enseignants.

D’une part, il s’agit d’améliorer la maîtrise du français, langue officielle et d’enseignement. Les aspects didactiques et pédagogiques de l’enseignement du et en français dans la formation des enseignants constituent des axes d’intervention possibles. Par exemple, des jumelages entres des centres de formation congolais et des ESPE français seront étudiés.

D’autre part et conjointement à la rénovation de la formation des enseignants, il convient de dynamiser la recherche en éducation, principalement sur les pratiques de classe. Dans ce secteur, le réseau des ESPE peut apporter son expertise.

Aussi, pour améliorer la qualité, nous devons pouvoir évaluer les acquis scolaires de nos élèves. Le CIEP a ainsi mené en juillet 2015 une étude sur la mise en place d’une cellule d’évaluation des acquis scolaires.

Les conclusions de ces travaux sont en cours d’exploitation et un appui technique sera nécessaire. Cette action rejoint des aspects liés au pilotage et à la gestion du système éducatif. Dans ce cadre, avec l’appui de l’Institut International de Planification de l’Éducation (IIPE/UNESCO, ndlr), nous allons créer un centre de formation en planification de l’éducation où le CIEP pourrait appuyer la définition des programmes.

Les échanges avec des éditeurs permettront aussi d’envisager un renforcement des pratiques pédagogiques des enseignants ?
Oui, en ce sens, nous avons échangé avec le réseau CANOPE (ex Centre National de Documentation Pédagogique, ndlr), éditeur du ministère français de l’Éducation nationale. Il dispose de nombreuses ressources pédagogiques, en version numérique ou papier, destinées aux enseignants. Il s’agit, par exemple, de fiches pédagogiques qui permettent d’aider les enseignants à construire leurs cours ou bien d’outils didactiques très utiles et faciles d’utilisation pour illustrer et renforcer les connaissances transmises par l’enseignant aux élèves. Adaptés au contexte congolais, ces supports permettront d’améliorer les compétences des enseignants déjà en poste et ce, dans différentes disciplines : français, mathématiques, sciences, etc.

Nous avons également rencontré les éditions Hachette avec qui nous travaillons déjà au niveau du primaire et nous serons éventuellement amenés à faire appel à leurs compétences reconnues dans un avenir proche, dans le cadre de la production de manuels scolaires.

Avec l’Inspection générale de l’éducation nationale mais aussi lors de votre entretien avec la ministre Najat Vallaud-Belkacem, l’éducation civique et morale a été au centre des échanges ?
Oui, en effet. En RDC comme en France, l’éducation à la citoyenneté constitue un élément important du système d’enseignement et au-delà.

Comme vous le savez, en décembre 2014, l’Initiation à la Nouvelle Citoyenneté a été rattachée au ministère de l’Enseignement primaire et secondaire (l’INC était jusqu’à cette date un portefeuille du ministère de la Communication et des Médias). Cette évolution traduit une volonté forte d’inculquer aux jeunes générations, à travers l’école et l’enseignement, des valeurs universelles autour de la démocratie, de la justice, des droits de l’Homme, etc. L’éducation civique est incluse dans nos programmes scolaires et des manuels ont été distribués cette année en 5ème et 6ème année du primaire.

Les élèves des autres niveaux seront également bientôt dotés de manuels. L’éducation à la citoyenneté en RDC est aussi en dehors de l’école. C’est pourquoi, pour faire face aux problèmes de société actuels, une Cellule de mise en œuvre de la Nouvelle Citoyenneté a été créée en mai dernier. Cette cellule s’applique à mettre en place des programmes de sensibilisation aux valeurs citoyennes qui touchent toute la population.

En France comme en RDC, la culture constitue un élément important dans la démarche de l’éducation civique et morale qui s’articule dans un dispositif plus large : l’INC en RDC et le «parcours citoyen» en France. Nos échanges avec l’Inspection générale de l’Éducation nationale ont montré une convergence de vue dans l’objectif attribué à l’éducation civique. Ainsi, des échanges d’expériences entre nos Inspections générales respectives devraient voir le jour ainsi que sur les modalités d’enseignement.

Le niveau préscolaire n’a pas été oublié ?
La France a une longue tradition en ce qui concerne l’enseignement maternel et son modèle est reconnu internationalement. En RDC, notre stratégie prévoit de développer ce niveau d’enseignement dont l’impact sur la réussite scolaire n’est plus à prouver. Jusqu’en juin 2016, une phase pilote est d’ailleurs mise en œuvre dans 1000 écoles du territoire. Il s’agit de créer des classes pré-primaire, adossées aux écoles primaires existantes, pour les enfants de cinq ans. Beaucoup d’aspects sont encore à l’étude pour créer les conditions d’un enseignement de qualité à ce niveau, en termes de contenus, de pédagogie, du profil des formateurs, etc. Les discussions menées avec l’Inspection générale de l’Éducation nationale pourraient mener à un appui dans la définition des programmes et objectifs de la classe pré-primaire.

Que retenez-vous de ces échanges «techniques» et comment envisagez-vous la suite ?
Ce furent des échanges très fructueux avec une volonté commune de s’engager concrètement dans des partenariats. Les rencontres effectuées répondent à notre stratégie d’amélioration de la qualité de l’éducation et du côté des opérateurs français, il existe une intention forte d’appuyer nos choix politiques en matière d’éducation.

C’est pourquoi, en ce début d’année 2016, une mission d’experts français viendra à Kinshasa pour, notamment, concrétiser les appuis techniques évoqués à Paris avec les différents services du ministère de l’EPSINC.

Aussi, avec la coopération française, nous avons engagé un processus pour recruter un expert français auprès du SERNAFOR (Service National de la Formation) afin de dynamiser et d’harmoniser les actions de formation des enseignants.

Propos recueillis par PL et TP

Photo : MENESR