Maker Mwangu

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Impact : Monsieur le ministre, vous avez été reconduit dans vos fonctions lors de la constitution du nouveau gouvernement en décembre dernier, ce qui fait de vous, avec sept années dans cette responsabilité, un des ministres les plus expérimentés en Afrique dans ce domaine. Quel sens donnez-vous à cette reconduction ?
Maker Mwangu : Je ne parlerai pas ici de reconduction car la nomination d’un ministre est laissée à la discrétion du Président de la République, qui signe en définitive l’ordonnance. Il y a aussi le rôle des partis politiques : nous sommes dans un gouvernement de cohésion nationale et, certainement, mon parti, le PPRD, m’a proposé. Vous avez aussi l’intervention du chef du gouvernement, le premier ministre, qui a donné son avis, pour aboutir à l’ordonnance du Président. C’est ainsi que cela s’est fait.
Pour notre part, nous considérons que c’est une occasion qui nous est offerte de poursuivre les différentes réformes que nous avons amorcées. Sur le plan de l’accès au système éducatif, nous avons de bons résultats. Du moins quelques défis restent à relever sur la qualité et sur la gestion du système éducatif. Nous allons donc poursuivre et voir aussi comment mettre en œuvre la nouvelle loi, la loi cadre sur l’enseignement national.

La dénomination de votre ministère a changé en décembre dernier, en intégrant l’initiation à la nouvelle citoyenneté. Comment est envisagée l’intégration de cette nouvelle prérogative dans votre ministère ?
C’est une autre mission qui nous a été confiée par le chef de l’État, pour que, au niveau de l’école, de la salle de classe, mais aussi en dehors de l’école, on voit ce que l’on peut améliorer dans ce domaine. Il faut d’abord voir le discours qui doit être tenu au nouveau citoyen, quelles relations il doit entretenir avec la cité, c’est très important. Mais la mission est plus ouverte, elle n’est pas seulement liée à l’éducation. Nous sommes poussés à réfléchir sur ce que nous devons faire quand l’enfant quitte la salle de classe, pour aborder ce que l’enfant trouve sur son chemin quand il rentre à la maison. C’est assez ouvert et cela implique de traiter des relations entre dirigeants et dirigés, de définir quels sont les devoirs, les droits, les obligations des uns et des autres, de réfléchir aux mécanismes que nous devons mettre en place pour améliorer la citoyenneté. Je parle de la citoyenneté comprise au sens national mais aussi en référence à un homme qui a sa place dans l’univers, à travers le monde. La question est bien de savoir comment il doit répondre aux attentes non seulement de son pays, mais aussi de l’humanité. Vous le voyez avec ce qu’il se passe dans le monde, avec la montée de la violence, on a des difficultés à inculquer à nos jeunes, quelles sont leurs obligations vis-à-vis de l’Etat, et quelles relations ils doivent entretenir avec lui. Nous avons déjà commencé la réflexion qui peut aller jusqu’à l’organisation d’un service civique obligatoire, comme ailleurs dans le monde. Nous en sommes à la note conceptuelle et bientôt vous serez conviés au lancement de la feuille de route sur l’initiation à la nouvelle citoyenneté.

Le système éducatif congolais a beaucoup progressé, depuis quelques années, notamment dans l’accès à l’école. Quels sont aujourd’hui les grands défis à relever?
La stratégie que nous avons mise en place avec le Plan Intérimaire de l’Education, repose sur trois piliers : l’accès à l’école, la qualité de l’enseignement et la gouvernance du système. Nous avons de bons résultats pour l’accès à l’école. Mais on se rend compte que pour que le système fonctionne, pour que le trépied soit solide, il ne faut pas qu’un des pieds tienne et pas les deux autres. Il faut tout faire pour que tout marche ensemble. Nous n’avons pas amélioré l’accès à l’école pour que l’enfant vienne bavarder, raconter ce qu’il veut et ne rien faire dans la classe. Cela pourrait même conduire à des effets pervers. Il faut améliorer maintenant la qualité. Pour nous, vraiment, en ce moment, l’amélioration de la qualité de notre système éducatif, est la priorité. L’amélioration de la qualité passe aussi par une bonne gestion. Les moyens étant limités, comment peut-on faire pour améliorer la gestion, et à terme, la qualité globale du système, en impliquant tout le monde ? Pour le moment nous nous focalisons sur la qualité du système. C’est un travail de longue haleine, qui prendra du temps.

Dans le cadre du « Quinquennat de la qualité » qui sera prochainement lancé, quelles sont les grandes actions envisagées pour améliorer la qualité de l’enseignement et des apprentissages ?
Aujourd’hui, avec le concours de nos partenaires et l’appui du gouvernement, nous avons distribué des manuels scolaires qui constituent des outils de référence. Maintenant, il convient de former les enseignants. Les centres de formation sont en construction à travers la République pour encadrer et former ces enseignants. Il faudra aussi utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC, ndlr) pour arriver à toucher les enseignants parce que les centres sont au nombre d’une centaine alors que nous avons 600.000 enseignants. La question est de savoir comment toucher chaque enseignant dans sa salle de classe. Nous aurons donc besoin des NTIC.
À cela s’ajoute une maîtrise de la langue d’enseignement, à la fois par le formateur mais aussi par l’élève, mais certainement davantage par le formateur. Nous avons engagé une réforme. Avec l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie, ndlr), nous avons ainsi commencé un programme ELAN-Afrique (Ecole et Langues Nationales, ndlr) pour les trois premières années du primaire où nous utilisons les langues nationales. Un projet pilote à Kisangani a débuté il y a deux ans et nous allons l’étendre aux trois autres langues à la rentrée de septembre 2015. A partir de la 4e année, le français redevient la langue d’enseignement. Il faut donc maîtriser la langue d’enseignement pour comprendre les apprentissages, comprendre les matières. C’est vraiment un défi pour nous d’avoir la pédagogie du français, la maîtrise du français.

Comment faire pour que cet outil puisse permettre d’améliorer les apprentissages ?
Le Premier Ministre a signé un décret pour s’ouvrir au monde, en utilisant d’autres langues, notamment au niveau du secondaire, avec comme objectif, par exemple, la maîtrise ou la connaissance de l’anglais, de l’espagnol, etc. Ce qui importe, c’est la maîtrise de la langue d’enseignement pour justement s’ouvrir aux autres langues étrangères.

Depuis 2010, l’Etat congolais s’est engagé à rendre effective la gratuité de l’école primaire sur tout le territoire. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Nous avons opté pour la mise en œuvre de cette mesure de manière progressive. Nous avons commencé avec les trois premières années du primaire. Nous avons isolé les villes de Kinshasa et Lubumbashi. Aujourd’hui, nous en sommes à la 5e année du primaire. Nous avons demandé une étude qui nous a été remise par un consultant sur financement de l’UNICEF et nous sommes en train d’en étudier les conclusions pour les exploiter. Pour nous, la priorité, c’est de payer tous les enseignants du primaire. Nous avons encore une part importante d’enseignants qui sont pris en charge par les ménages. Nous devons faire encore des efforts pour que ces enseignants soient totalement pris en charge par le Trésor Public. À partir de là, je crois que nous pourrons alors aller vers la gratuité totale sur l’ensemble du territoire. Pour le moment, nous y allons en isolant certaines provinces. Dans les écoles où tous les enseignants sont payés, nous veillons à ce que la gratuité soit effective. Nous sommes déjà à plus de 60-70% de la mise en œuvre de cette réforme. Nous ne voulons pas brusquer les choses et chaque fois des évaluations sont nécessaires. Nous avançons petit à petit.
Le plus important pour nous est que, dans les esprits, la gratuité soit devenue un concept accepté par la population congolaise. Il s’agit du premier acquis. Le deuxième acquis concerne le « bond en avant » dans l’accès à l’école, qui est un des effets de la gratuité de l’école. Ces acquis, doivent être poursuivis car nous avons encore 5% à 6% des enfants qui restent en dehors de l’école à cause des problèmes liés aux frais scolaires.

Comment améliorer les relations bilatérales franco-congolaises dans le domaine de l’éducation ?
Nous sommes ouverts au niveau du ministère et du gouvernement. Nos priorités sont connues et nous n’avons jamais assez de ressources. Nous sommes membres de la Francophonie et il est toujours intéressant de voir comment on peut améliorer, intensifier nos relations avec la République française. Dans le cadre du « Quinquennat de la Qualité » et plus précisément sur la question de la maîtrise de la langue française, il serait intéressant de voir ce que nous pouvons faire ensemble.
Aussi, nous sommes en train de préparer une deuxième requête auprès du Partenariat Mondial pour l’Education et nous avons toujours besoin de nos partenaires bilatéraux pour soutenir les dossiers de la RDC dans cette instance. Nos besoins sont en effet énormes. Le gouvernement a pris l’option de construire mille écoles par an, je pense qu’il y a encore de nombreuses possibilités de travailler avec nos partenaires pour améliorer l’accès des enfants à l’école. Le gouvernement veut surtout renforcer la qualité. Dans le cadre du C2D (Contrat de Désendettement et de Développement), beaucoup est déjà fait, à cet égard. Aussi, l’apport de la coopération française et l’arrivée récente d’un conseiller technique français au Cabinet nous aidera à mobiliser les ressources pour atteindre nos objectifs.

Propos recueillis par PDM et TP
Photo : Photo : EPS-INC