Michel Bongongo

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Impact : Monsieur le ministre, vous avez pris la tête d’un ministère important pour l’avenir de la RDC. Quelles sont vos principales préoccupations ?
Michel Bongongo : Ce qui me préoccupe au premier chef, c’est la conduite de la réforme pour laquelle trois ministères sont impliqués : le budget, les finances et la fonction publique. En ce qui me concerne, je souhaite particulièrement mettre l’accent sur la formation. En effet, je viens d’achever une tournée de toutes les directions centrales de mon ministère et l’ensemble des agents m’a parlé du renforcement de leurs capacités. La programmation et le suivi du budget sont aussi des éléments importants sur lesquels j’entends travailler. Je viens du Sénat et j’ai été souvent confronté, lors de la présentation du budget, à de nombreuses déficiences. J’ai conscience des problèmes liés au respect du calendrier budgétaire. Le calendrier budgétaire doit devenir un outil de portée nationale pour une unification et une meilleure synchronisation des processus de budgétisation aux trois niveaux du pouvoir central, provincial et local. Mais dans ce pays de la taille d’un continent, c’est aussi en me déplaçant dans les provinces que je pourrai appréhender la globalité des défis en matière de réforme budgétaire. Quoi qu’il en soit, le budget n’est qu’un instrument et c’est dans l’orthodoxie et la rigueur que sa gestion pourra devenir efficiente.

Vous avez parlé de formation. Mais toute formation n’est qu’un instrument destiné à atteindre un objectif. Quel est dès lors l’objectif principal que vous souhaitez atteindre ?
Les questions relatives aux recettes relevant principalement du ministre des finances, ce qui me paraît le plus important dans mes fonctions actuelles, c’est l’encadrement des dépenses. Nous éprouvons des difficultés à dépenser conformément à la loi des finances. Nous souhaitons donc que les partenaires extérieurs nous accompagnent dans notre effort pour revenir à des procédures plus efficaces dans le respect des règles budgétaires. Nous sommes confrontés au problème de la formation des contrôleurs budgétaires et des sous-gestionnaires. Or l’exécution du budget de l’Etat passe par ces agents dont le rôle est appelé à être étendu dans la perspective de la déconcentration de l’ordonnancement prônée par la Loi relative aux finances publiques (LOFIP). Nous sommes dans un pays où la donne politique joue énormément et souvent l’efficacité de l’Etat en pâtit. Nous devons donc pouvoir compter sur des agents capables de protéger les acquis que le gouvernement est en train d’engranger en matière de réformes.

Ces gens que vous désignez et qui relèvent de votre autorité représentent quel effectif ?
Les contrôleurs budgétaires sont au nombre de 60 environ, au niveau central bien entendu. Ayant, comme je viens de le dire, terminé ma tournée des services centraux, je vais me tourner vers les provinces pour évaluer l’ampleur des problèmes et des besoins en formation. S’agissant des sous-gestionnaires de crédits ils se plaignent d’être insuffisamment formés.

Lorsqu’on parle de renforcement des capacités, on a souvent trois niveaux d’analyse : celui des capacités individuelles (un agent est-il bien, mal ou pas du tout formé?), celui de l’institution au sein de laquelle il travaille (est-elle bien équipée et suffisamment « normée » ?), enfin celui de l’environnement global (qualité des infrastructures, application ou non des règles juridiques, administratives, comptables…). Donc le développement des capacités ne doit-il pas s’accompagner d’une réflexion sur la structure dans laquelle doivent travailler les agents (clarté des procédures, chaîne hiérarchique parfaitement rationnelle, absence d’interférences…) ?
Bien sûr ! Et c’est ce à quoi nous travaillons.
– Prenons le niveau supérieur : des efforts ont été entrepris au niveau du Gouvernement pour améliorer l’environnement global. Je pense à l’adoption du droit des affaires OHADA et de son système comptable, à l’amélioration, qui prendra du temps, des infrastructures de transport et de communications. Certes, nous avons perdu beaucoup de temps. Mais nous entendons bien, avec l’appui de nos partenaires techniques et financiers, aller de l’avant.
– Examinons maintenant le deuxième niveau : l’organisation de la gestion rationnelle des directions et du cabinet. En ce qui me concerne, j’insiste beaucoup sur les processus de rationalisation. Nous avons trop longtemps été pénalisés par les conséquences négatives de notre penchant à concevoir et organiser notre administration en fonction de critères géographiques, tribaux voire ethniques. Les choses sont en train de changer et je m’applique, pour ma part, à insuffler l’esprit de neutralité et de service public. Prenez l’exemple de l’équipe que je forme avec madame la Vice-ministre du Budget Maître Ernestine Nyoka ; elle vient du Kasaï, moi de l’Equateur ; j’appartiens à l’opposition, elle fait partie de la majorité. Mais dès que nous sommes au travail, ces différences cèdent le pas aux impératifs de bonne gestion. La généralisation de cet état d’esprit prendra le temps qu’il faudra mais je suis convaincu que nous allons dans la direction d’une gestion plus rationnelle et plus rigoureuse. Elle est en tout cas souhaitée par les cadres de ce ministère. J’ai pu m’en rendre compte au cours de ma tournée dans les services.
– Venons-en maintenant au troisième niveau : nous avons aujourd’hui de nombreux diplômés de l’université. Mais un diplôme universitaire ne fait pas nécessairement un bon fonctionnaire. Il manque l’expertise de terrain, évolutive et requérant donc des mises à jour permanentes. Mes fonctionnaires ont conscience de leurs insuffisances et sont donc demandeurs de formations. D’où l’importance de l’appui de nos partenaires techniques et financiers en la matière.

Revenons à l’exécution du budget si vous le voulez bien. Avez-vous dans chaque ministère un représentant de votre administration ?
Bien sûr ! Etant entendu que chaque ministre est « ordonnateur » pour son département ministériel, le ministre du budget étant le « liquidateur ».
En effet au titre de l’article 105 de la Loi relative aux finances publiques du 13 juillet 2011 (LOFIP) «le ministre ayant le budget dans ses attributions est, en sus de sa qualité d’ordonnateur du budget de son ministère, ordonnateur des charges communes et contrôleur général du budget du pouvoir central par le truchement des contrôleurs budgétaires qui relèvent de son autorité». Je ne suis donc que le «dernier coup d’œil», pour voir si chacun a respecté la LOFIP. Mais dans chaque département ministériel, le contrôleur budgétaire aura vérifié au préalable la régularité de la dépense et la disponibilité des crédits.

Puis-je me permettre de vous poser une question qui va au-delà de vos fonctions ministérielles ? Quand on examine le budget de la RDC, on constate un montant global d’environ huit milliards d’euros, soit une somme relativement faible par rapport à la taille et au potentiel du pays. Et votre conception du développement est bien qu’on ne peut pas aller de l’avant sans moyens adéquats. De votre point de vue, comment analysez-vous cette situation ?
Il y a certes la possibilité d’aller plus loin et l’Etat peut générer davantage de recettes. L’obstacle réside dans les mentalités. Mentalités de ceux qui sont dans le secteur de la fiscalité notamment. Nous avons un travail à faire et je peux vous dire qu’au niveau de la Troïka (NDLR : ministère du Budget, ministère des Finances, ministère de l’Economie et Banque centrale du Congo) et des grandes directions, nous avons décidé de lutter contre ce que l’on a coutume d’appeler le « coulage des recettes ». L’Etat peut en effet générer davantage de recettes mais il faut changer les mentalités. Nous sommes restés trop longtemps dans une conception de l’Etat providence, « mamelle nourricière ». Nous ne pouvons plus continuer comme cela et je pense qu’aujourd’hui, il y a une prise de conscience collective, au niveau des responsables, visant à passer à une meilleure gestion des finances publiques.

Une toute dernière question qui s’adresse à nouveau au ministre du Budget. Au-delà de la loi de finances et de la loi de reddition des comptes, que pouvez-vous nous dire sur l’exercice qui a été fait l’an dernier et qui s’appelle la consolidation du budget de l’Etat ?
La loi de finances est aujourd’hui votée dans le respect des échéances prévues par la LOFIP. Pour ce qu’il s’agit de la reddition des comptes nous sommes maintenant dans un exercice courant tel que prévu par la LOFIP. Ainsi la Loi de reddition des comptes pour le budget du pouvoir central pour l’exercice 2013 a été votée par le Sénat en décembre 2014. Pour la Loi de consolidation du budget de l’Etat il s’agit d’avoir une meilleure vision du budget de l’Etat, tant au niveau central qu’au niveau provincial. Il ne s’agit donc pas d’une loi exécutoire mais d’un instrument de consolidation, au stade prévisionnel, de la loi de finances du pouvoir central, des édits budgétaires provinciaux et des décisions budgétaires des entités territoriales décentralisées. La vocation statistique et informative de la consolidation donne ainsi une idée du potentiel de richesse dans les différentes régions du pays. En conformité avec l’article 181 de la Constitution repris dans les prescrits de la LOFIP aux articles 219 et 222, une telle approche devrait faciliter le travail de la future Caisse nationale de péréquation.

Propos recueillis par PL
Photo : ministère du Budget de RDC