Mulugeta Gebrekidan

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Impact : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à la question migratoire ?

Mulugeta Gebrekidan : Durant ma résidence à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, entre mai et juillet 2015, la crise des migrants a atteint un sommet sans précédent et comme beaucoup d’observateurs dans le monde entier, j’ai été choqué par les images tragiques retransmises par les médias. À ce moment-là, durant ce séjour en Europe, j’ai personnellement rencontré et interviewé des migrants d’Érythrée, d’Éthiopie et de Somalie. Bouleversé par le parcours de ces survivants, j’ai voulu comparer les sacrifices qu’ils avaient endurés pendant leur voyage avec la dure réalité à laquelle ils faisaient face après leur arrivée en Europe.

Quels parallèles faites-vous entre les migrations de populations liées à des crises comme la guerre en Syrie, en Irak ou en Afghanistan et les mutations urbaines au coeur de grandes cités comme Addis Abeba ou Kinshasa ?

Depuis toujours, les gens se déplacent à la recherche de meilleures conditions de vie, faisant de la migration un élément naturel de notre expérience et de notre histoire.

Or, je crois que les migrations contribuent au développement à tous les niveaux de la société, notamment par un brassage culturel. Mais désormais, en raison des graves problèmes économiques et politiques auxquels elle est confrontée, une partie de plus en plus importante de la population mondiale est obligée de se déplacer d’un endroit à un autre, tentant d’y trouver de meilleures conditions de vie et de sécurité.

Ce flux humain continu et incontrôlable qui vient de l’Afrique et du Moyen-Orient suscite de la crainte voire de la haine dans les esprits des gens et gouvernements des pays développés.

Dans mon travail, j’ai essayé de réfléchir à la relation humaine entre les nouveaux arrivants et les habitants des pays développés.

Parallèlement à cela, je peux aussi voir l’effet des déplacements dans les vies de beaucoup de personnes à un niveau plus local. Ces dix dernières années, ma ville natale, Addis-Abeba, a subi une transformation urbaine massive. Au cours de ce changement rapide, je me suis intéressé à l’exploration des nombreuses significations du «chez soi», du déplacement, de l’identité et de la migration. Les lieux qui m’étaient familiers ainsi qu’à plusieurs millions d’habitant d’Addis Abeba, ont été profondément modifiés, voire rasés, et les plans de renouvellement urbain ont déplacé mes familles, mes voisins et mes amis. Pourtant, de tels plans de rénovation sont nécessaires et fournissent des occasions de développement et de croissance. Cette tension entre le déplacement et l’espoir d’un avenir plus brillant inspire mon travail actuel.

Vous revenez d’une Résidence-exposition en Europe Centrale, à Bratislava en particulier. Comment y a été accueilli votre travail sur les migrants ?

En 2015, j’ai créé une œuvre que j’ai appelé « Auropa » tandis que j’étais en résidence pour trois mois à Vienne, en Autriche. Plus tard le travail a été exposé dans une galerie et des ateliers en Autriche et à Tranzit.sk à Bratislava (ndlr : un réseau d’artistes actifs en Autriche, Hongrie, République tchèque et Slovaquie).

Globalement la réaction du public à mon travail a été positive. Le travail est apparu provocateur et il a ouvert un dialogue entre de nombreux spectateurs et à permis de les faire réfléchir à leurs réactions face à la crise migratoire actuelle. Ma vidéo « Auropa » était originellement prévue pour être diffusée dans l’espace public (par exemple sur les murs extérieurs de centres commerciaux) à Bratislava mais il n’a pas été possible d’obtenir une autorisation pour cela. Plus tard, elle a été présentée dans une galerie. En l’occurrence, le commissaire d’exposition fit un très bon travail en projetant la vidéo sur une cloison visible par les passants depuis la rue voisine.

Vous avez étudié les arts plastiques à l’École des Beaux-Arts d’Addis-Abeba et vous avez débuté votre carrière artistique par la peinture. Pour quelles raisons avez-vous délaissé ce medium au profit de la photo et la performance ?

Bien que je n’aie pas peint durant ces trois dernières années, j’estime ne pas avoir abandonné pour autant la peinture. L’odeur de la peinture me manque d’ailleurs beaucoup et je prévois de m’y remettre très prochainement…peut-être après ma résidence à Kinshasa.

La raison pour laquelle ma pratique artistique a changé est qu’il y a environ quatre ans, j’ai essayé de documenter les changements de la ville d’Addis Abeba. J’ai donc acheté un appareil photo et ai commencé à prendre des images de la ville.

Plus tard, j’ai voulu travailler dans l’espace public et j’ai commencé à expérimenter la performance dans le but d’interagir avec les gens. J’ai alors compris que ces moyens sont extrêmement pratiques et efficaces pour créer des échanges artistiques et pour dialoguer avec le public.

Et il est vrai que désormais, la photographie, la vidéo et la performance sont devenus mes modes d’expression artistiques préférés.

Propos recueillis par CR

Photo : Vincenti Isabelle