Onejoon en Afrique

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Che Onejoon s’occupe beaucoup d’histoire pour un photographe. Il a étudié pendant une dizaine d’année les vestiges de la dictature dans une Corée dont l’industrialisation rapide a laissé des traces fantomatiques dans le paysage. Très inspiré par les théories du philosophe français Michel Foucault, il a particulièrement observé les restes de l’architecture militaire et policière. Le résultat, des images de vacance et de désolation qui interrogent une histoire désertée, a séduit les curateurs du Palais de Tokyo à Paris qui lui ont proposé une résidence d’un an. A cette occasion, c’est la trajectoire de Hong Jong-u, le premier étudiant sud-coréen à s’installer à Paris en 1890, qu’il choisit d’explorer. En 1893, Hong travaille pour le Musée Guimet à la préparation d’une section coréenne. Mais il devient surtout célèbre quand, à son retour en Asie, il assassine Kim Okgyun, un dissident du régime favorable à l’ouverture de la Corée à la modernité, inspirée du Japon. Interrogeant l’histoire à sa manière bien particulière, Che en a fait un film poétique dans lequel un voyageur du monde observe l’engagement artistique et politique d’un de ses frères disparu.

Black Monument
Cette fois-ci, c’est le Musée du Quai Branly qui s’est pris d’intérêt pour l’aventure africaine proposée par Onejoon. L’art nord coréen est tout d’abord celui du culte de la famille Kim qui règne d’une main de fer sur le pays. A la fin des années soixante-dix, en pleine guerre froide, le pays offre à l’Ethiopie puis à la Tanzanie des monuments glorifiant leur propre histoire. Une manière d’exhiber sa puissance mais aussi, une relation qui se tisse autour de cette statuesque hyperbolique. Bien qu’aussi éloignés que possible des codes de l’art africain, les mémoriaux suscitent un véritable engouement. Leur dynamisme, leur force et leur modernité séduisent et flattent régime après régime et les commandes se multiplient. C’est une même entreprise, Mansudae Overseas Project Group of Companies, basée à Pyongyang, qui réalise les bâtiments et monuments réalistes traqués par Che Onejoon lors du périple africain qu’il a réalisé au premier trimestre 2013.
« Black Monument », car beaucoup de nuances de sombre s’entremêlent dans ce parcours artistique : celles des destinées politiques de l’Afrique, le continent noir, mais aussi celle de la Corée du Nord, un pays qui, même si son art monumental semble encore rencontrer le succès auprès d’une certaine catégorie de public, traverse des années très difficiles sous le joug d’une dictature bâtie dans le même acier que ses statues.

La Corafrique
Si l’on entend beaucoup parler de la Chinafrique, la Corafrique reste un concept peu exploré.
Pour sa première expérience sur place, le jeune artiste a découvert un continent de contrastes et différent sous bien des aspects de l’image qui est souvent diffusée dans son pays d’origine. « La Namibie, dit-il par exemple, est loin des clichés rebattus sur le désert du Kalahari et la tribu Himba que l’on peut voir dans les documentaires. C’est un pays moderne, avec des villes grandes et belles, des routes bitumées… » Il a parcouru l’Afrique du S0ud, la Namibie, le Zimbabwe, le Bostwana, la RDC et le Sénégal, pour interroger cette relation inattendue entre des régimes africains plus ou moins autoritaires et l’un des derniers bastions du communisme.
Il a également trouvé un écho aux années noires de la dictature sud-coréenne, celle qui a marqué à la fois son enfance et les paysages de son pays, comme par exemple à Kinshasa. Sa première réaction en découvrant la ville a été, comme pour beaucoup, un mouvement de répulsion, une pesante oppression. Puis il a retrouvé dans certains détails, des graffitis, le regard des passants, et encore, des bâtiments en déshérence, comme un arrière-goût de misère et de désespoir qui est peut être la saveur particulière d’un pays qui souffre.
Un documentaire, un reportage photo inédit qui fera l’objet d’une exposition dans le cadre de Photo Quai, puis un livre proposant la vision de différents professionnels : autant d’interprétations de cet étrange mariage entre le réalisme socialiste et l’Afrique, pour tenter de comprendre quels sont les valeurs et les symboles qu’il réveille ou engendre, dans les situations sociales et politiques qui sont celles du continent actuellement. Un régime anachronique vend de l’art désuet à des dirigeants peut être un peu mégalomanes dans un continent qui court après le train du développement mais auquel on réserve surtout une place dans le wagon de l’exploitation sauvage des ressources… Merci au photographe qui éclaire pour nous ce sinueux détour de l’histoire.

Perrine Piton

Photo : Onejoon Che