Orphelinat Matumaini

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Si nous n’éduquons pas les enfants d’aujourd’hui, ils vont grandir sans instruction et n’auront pas le réflexe de former à leur tour ceux qui viennent après eux. On ne peut avoir ce désir que lorsque l’on est éduqué soi-même. C’est ainsi que Noushka Teixeira explique la vocation de Matumaini, un orphelinat pour jeunes filles qu’elle a fondé et qu’elle gère à Kinshasa.

Un projet « à très long terme », confie-t-elle. Née à Kananga dans la province du Kasai Occidental, Noushka a grandi à Kinshasa avant que sa famille ne s’installe en Belgique, où elle a entrepris ses études, entrecoupées de vacances régulières en RDC lorsque la situation politique le permettait.

C’est en 2004 qu’elle décide de retourner sur sa terre natale, poussée par le désir de faire connaître à son jeune fils l’enfance qu’elle a tant appréciée dans la capitale congolaise. Mais la désillusion est grande : entre-temps, plusieurs conflits ont eu lieu, des milliers d’enfants rôdent dans les rues, des filles-mères vivent hors de leur foyer… Ce n’est plus «Kinshasa la belle», cette ville paradisiaque qu’elle souhaitait pour son enfant. À cela s’ajoutent les discriminations à l’égard des femmes : « la femme n’avait pas le droit de dire un mot, elle n’était bonne qu’à rester à la maison. » La réalité des milliers d’enfants de la rue, le peu d’orphelinats dédiés aux jeunes filles et à leur encadrement, sont les raisons qui la motivent à revenir à son ambition première : un centre d’hébergement pour filles, qui leur permette également d’avoir accès à l’éducation. Nous sommes en 2010 et Noushka, après avoir fréquenté différents milieux professionnels tels que les salons d’esthétique, le marketing ou encore l’événementiel, s’investit pleinement dans le projet qui lui tient à cœur : Matumaini, afin de «pouvoir donner cette voix à la femme congolaise, à la femme africaine, voix qu’elle n’a pas eue jusqu’à présent.»

C’est une trentaine de jeunes filles qui compose le centre d’hébergement Matumaini. La première des choses à faire, explique-t-elle, la première action consiste à leur faire passer une visite médicale. C’est toujours un choc. Ainsi, sur trente jeunes filles entre trois et neuf ans, onze ont été victimes de violences sexuelles. « Qu’est-ce qu’on fait avec une enfant de trois ans et demi qui a été violée ? » Commence alors le parcours du combattant pour s’informer des lois locales et s’entourer des personnes compétentes. Une équipe est donc constituée, composée aujourd’hui de neuf personnes, dont un avocat. «Obligé !», ajoute-elle.

D’après Noushka, c’est la pauvreté extrême de son pays qui a engendré une perte des valeurs pourtant bien ancrées dans la société congolaise, responsable aujourd’hui du phénomène des enfants des rues. « Avant, il était inconcevable d’abandonner un enfant, il y avait toujours une place autour de la table. Même si les parents décédaient, un membre de la famille était toujours prêt à récupérer l’enfant. » Dans les provinces où il règne moins de pauvreté, ces valeurs sont toujours d’actualité. Une bouche de plus à nourrir n’est en aucun cas un poids pour le cercle familial. On dénombre un seul orphelinat à Kananga, pas plus de cinq à Lubumbashi.
« Sur les trente mille enfants des rues recensés à Kinshasa, un tiers sont des filles, pourtant on rencontre si peu d’orphelinats pour les jeunes filles ! On considère qu’on peut faire plus de choses avec un garçon et plus rapidement, alors qu’une fille, c’est compliqué, c’est toute une logistique et puis ça tombe enceinte ! » Matumaini est un cas particuliers à Kinshasa. «Je me suis arrêtée à trente jeunes filles, cela correspondait au budget qui m’était aloué pour les prendre en charge, en accord avec l’UFE, mais selon les partenaires qui nous soutiennent, une centaine de filles, c’est possible aussi !»

Et si Noushka désire développer son centre d’hébergement, elle souhaite aussi que les jeunes filles puissent y rester aussi longtemps qu’elles le souhaitent, sans limite d’âge, afin de ne pas entraver leurs parcours professionnel. L’objectif est de leur permettre d’accéder à une formation de leur choix, ou à l’université. Elle déplore le fait que les enfants des rues, une fois encadrés, soient bien souvent destinés, au mieux, à une formation professionnelle à l’âge de 14 ans. « On met les filles en formation de couture ou de coiffeuse, mais on va avoir combien de couturières dans ce pays ? Je déteste voir la femme cantonnée à son plus simple élément. Pourquoi les filles n’iraient-elles pas aussi en secrétariat, en bureautique, en journalisme ? »
Afin d’appuyer cette ambition, le but ultime de Matumaini est de devenir, plus qu’un centre d’hébergement, un village Matumaini. Première étape de ce projet : la création d’une école – sur laquelle se concentre la recherche de partenaires – puis d’un centre de formation, d’ici cinq ans. Enfin, un planning familial pour répondre à l’absence de ces structures en RDC : « Les soins médicaux coûtent très cher, les femmes n’ont pas accès à la contraception, ce qui engendre trop de grossesses. Un véritable cercle vicieux car on récupère ensuite les enfants à l’orphelinat. Tu ne peux pas demander à une femme d’arrêter de faire des enfants si tu ne lui donnes pas les moyens d’accéder à la contraception. »

Le village Matumaini prend forme, petit à petit. En octobre 2014, Noushka a remporté le prix Women for Change qui a permis la signature, le 19 février 2015, d’un partenariat avec la Fondation Orange et Orange RDC pour la mise en place d’une salle polyvalente, d’un programme d’alphabétisation et de formation pour les jeunes filles. Une nouvelle équipe sera formée, pour encadrer des enfants que d’autres centres d’hébergements ne peuvent envoyer à l’école par manque de moyens.

Mais Noushka ne s’arrête pas là. Parmi ses nombreux projets, il y a la création d’une bande dessinée à distribuer dans les écoles. Inspirée de la convention internationale des droits de l’enfant et réalisée par un jeune dessinateur kinois, celle-ci se déclinera en quatre épisodes, autant de thèmes qui tenteront d’expliquer aux plus jeunes ce qui les concerne dans cette convention. Vingt-cinq mille exemplaires seront imprimés d’ici peu et distribués aux écoles dans le cadre des cours d’éducation civique.

À ses débuts, c’est un programme de parrainage d’une partie des jeunes filles qui a complété les fonds propres que Noushka avait mis alors au service de son projet. Quelques partenaires ont répondu à l’appel, dont certaines sociétés qui ont fourni denrées et produits de première nécessité: l’eau, le pain, le lait, le bus pour aller à l’école, les frais de scolarité… Reste le loyer, les salaires de l’équipe, la logistique générale et tous les moyens nécessaires au développement du village Matumaini, dans le but d’accueillir toujours plus d’enfants sans ressources, de les former et de les faire accéder à l’autonomie, grâce au centre d’hébergement et aux infrastructures futures. Le centre, malgré son efficacité, est toujours dépendant des moyens fournis au quotidien par Noushka et reste encore aujourd’hui un projet en recherche de partenaires. Matumaini signifie « espoir » en swahili, un nom dans lequel transparaît la pensée de Noushka Teixeira : « Le jour où tu mets l’éducation entre les mains des femmes de ce pays, c’est fini… ce pays va décoller à grande vitesse ! »

Soizic Sanson
Photo: Patricia Willocq