Patrick Willocq

274

Chez les Pygmées, certaines jeunes mères, à la naissance de leur premier enfant, vivent retirées avec leur bébé, éloignées des hommes pendant des mois, voire des années. Cette tradition qui perdure a pour but de protéger le futur héritier, tout en limitant le nombre des naissances. Les relations sexuelles ainsi que le travail leur sont défendus. Durant cette période, ces femmes, appelées « walés », composent des chants que le photographe Patrick Willocq a mis en scène avec elles. Ces saynètes permettent de traduire, en images, les rêves de ces mères esseulées.

Le petit théâtre des mamans Walés
Une fois devenues mères, certaines femmes Ekonda de la République démocratique du Congo vivent recluses pendant de longs mois. On les nomme « walés », c’est-à-dire « femmes qui allaitent ». À la fin de cette expérience, elles doivent créer un spectacle. Le photographe s’est inspiré du récit de walé Epanza Makita, qui se trouve aussi « unique qu’une chauve-souris », pour construire cette scène.

Chants maternels
Fardées de rouge de la tête aux pieds, des bracelets d’un cuivre éclatant autour des chevilles, walé Asongwaka, walé Lokito et les autres attirent immanquablement le regard, d’autant plus qu’elles contrastent avec le théâtre de brousse érigé derrière elles. Pygmées de la communauté Ekonda, elles perpétuent une tradition pratiquée par leurs ancêtres. «Chez les femmes du Zaïre, le moment le plus important de leur vie est la naissance du premier enfant. La jeune mère, souvent âgée de 15 à 18 ans, retourne alors chez ses parents et suit les prescriptions liées à son nouveau statut de walé, «femme qui allaite».

Par les soins prodigués et les interdits respectés, elle acquiert le statut de notable et est honorée des esprits», explique l’anthropobiologiste française Hélène Pagezy, dans un documentaire consacré à walé Chantale en 1991.

Quelque vingt ans plus tard, alors qu’il complète une série intitulée « Sur la route de Bikoro à Bokonda » Patrick Willocq croise l’une d’entre elles. Une « vision écarlate ». Le photographe né à Strasbourg, mais qui a grandi au Congo, est stupéfait. Il interroge son entourage et comprend: « Le rite walé est un hymne à la maternité qui célèbre la femme et la fécondité. Dans les pays occidentaux, c’est à peine si l’on reconnaît qu’une femme est devenue mère. Bien entendu, il s’agit de systèmes de valeurs très différents. Une Française s’indignerait de vivre pendant deux ans en réclusion. À l’inverse, une walé ne comprend pas comment on peut retourner au boulot quelques semaines après avoir eu son premier enfant. Je ne suis pas là pour juger,mais pour témoigner. »

La tradition veut que, telle une reine, la nouvelle maman dispose d’une suite composée de femmes, d’anciennes walés chargées de la nourrir et de lui transmettre leur savoir. Elle ne doit pas effectuer de travaux fatigants, ni même cuisiner. Ses déplacements sont surveillés, les rapports sexuels proscrits. « Ce rite veille à l’éducation de la jeune mère, à sa santé et à celle du bébé. Il permet de protéger le premier-né, qui est l’héritier d’une famille et parfois, de tout un clan. C’est aussi une méthode d’espacement des naissances », explique Martin Boilo Mbula, ethnomusicologue et directeur du Musée national de Mbandaka. La poudre rouge, dite « ngola », dont se parent les walés aurait des vertus hygiéniques et médicales, notamment contre la gale et les pustules. Et, selon les croyances locales, ce fard tient, celles qui s’en couvrent, hors d’atteinte des sorciers. Dans un même esprit, les relations intimes avec un homme sont interdites car le sperme est considéré comme un poison pour le bébé, qui avale goulûment le lait de sa mère.

« A l’origine, cette période de semi-réclusion était de courte durée, trois à six mois, note le chercheur. Puis les Ekonda, qui affectionnent les musiques léguées par leurs aïeux, ont voulu rendre la cérémonie qui marque la fin de cette «épreuve» encore plus grandiose. Les jeunes femmes doivent désormais apprendre quantité de danses et de chants très codifiés. » La walé donne donc un spectacle de plus de trois heures qui relate son expérience et vante sa bonne conduite. Cette exigence tout comme celle qui consiste pour sa famille à réunir de nombreux biens coûteux, à la manière d’un trousseau, ont contribué à allonger le temps passé à l’écart. L’honneur du clan est en jeu. Aujourd’hui, il n’est pas rare qu’une walé vive encore retirée au-delà des trois années.

Intrigué, Patrick Willocq assiste à une cérémonie de sortie, « fascinante mais incompréhensible ». Il prend alors contact avec Martin Boilo Mbula, qui lui explique les rudiments de ce rite initiatique. Il décrit cette représentation comme de la littérature chantée, révélatrice de toute une pensée. « Souvent, ces femmes se comparent à un oiseau, à un animal, voire à un étang stagnant, détaille-t-il. Elles parlent sans gêne du comportement de leur mari ou de celui de leurs parents. Elles racontent des histoires anciennes et des anecdotes nouvelles. »

Peu à peu, Patrick Willocq tisse des liens avec certaines walés. Elles partagent avec lui les chants qu’elles étudient. Assisté par l’ethnomusicologue, il les traduit, en sélectionne les couplets – appelés « essansas » – les plus symboliques et imagine différents procédés pour les rendre visuels. « La chanson, immatérielle, est au centre de ma photographie. Mettre une «essansa» en scène nous fait pénétrer instantanément au cœur de la pensée walé. » Par exemple, les paroles de walé Epanza Makita révèlent qu’elle se sent tout aussi étrange qu’une chauve-souris, créature des plus singulières, mi-rongeur, mi-oiseau. Celles de walé Oyombé trahissent son désarroi devant l’attitude de son mari, qui a pris une seconde épouse.

Sur la photo de Patrick Willocq, la jeune femme allaite, seule, son bébé tandis que son homme et une autre femme discutent ensemble. Mère et enfant sont séparés de ce nouveau couple par un mur en bambou. Le Français a intitulé sa série « I am Walé Respect Me ».

«Il n’est pas rare qu’un homme abandonne sa compagne pendant qu’elle se conforme aux interdits walés. Soit il part chercher du travail pour pouvoir couvrir les dépenses associées au rite et ne revient pas, soit il prend une seconde conjointe pour la remplacer. La walé se retrouve alors à la charge de sa famille, qui n’a pas toujours les moyens de mettre fin à son isolement», observe le photographe, qui trouve certains aspects du rite assez discutables. Notamment, le fait que seul le patriarche du clan décrète qui sera walé et que les femmes sont obligées d’interrompre leurs études.

L’artiste français a lui-même aidé deux walés à réunir les objets nécessaires comme les multiples bracelets en cuivre –pour conclure leur rituel. L’une d’elles, walé Epanza Mpia, a intégré cette anecdote à son spectacle. Reprise par le photographe, le cliché montre un homme blanc – figurant Patrick Willocq – qui conduit la jeune femme vers son village.

« Au début, je mettais des mois pour convaincre les walés de collaborer au projet. Aujourd’hui, elles viennent vers moi de leur propre chef, car elles cherchent toujours à attirer l’attention. » Des centaines de curieux assistent à la construction du théâtre de 35 mètres carrés et à la confection des décors et des accessoires à l’aide de matériaux provenant de la forêt. « C’est comme si le cirque arrivait au village. La prise de vue est devenue une grande fête, voire une étape du rituel. »

Laurence Butet-Roch

Laurence Butet-Roch est une écrivaine «freelance», éditrice de photo et photographe basée à Toronto. Elle est membre du Collectif Boréale.

Cette histoire a été initialement publiée dans le magazine Polka en Juin 2014 dont la rédaction a gracieusement autorisé la reproduction dans le magazine Impact.

Photo : Patrick Willocq