Penser la ville congolaise

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Impact : Quels sont les enjeux essentiels de l’aménagement du territoire et des villes en RDC ?
Mahine Diop : Le principal problème auquel font face les villes congolaises est l’accroissement sans précédent de la population urbaine. En effet la croissance de la population urbaine de ses douze plus grandes villes est estimée à 4,7%. La population urbaine est estimée à 24 millions et pourrait atteindre 40 millions d’habitants en 2025. Ce processus d’urbanisation rapide se traduit par un développement non contrôlé des villes. De plus l’absence d’investissements substantiels et la dégradation des infrastructures urbaines entrainent de faibles niveaux d’accès aux services et des niveaux élevés de pauvreté urbaine. Une étude menée par la Banque mondiale en 2010 sur le secteur urbain estime les besoins d’investissements dans les zones urbaines à 12 dollars par habitant – soit trois fois le niveau des investissements actuels. La planification urbaine est pratiquement inexistante, le secteur formel est incapable de fournir des logements et les pratiques foncières contribuent à rendre les villes ingérables. À cela s’ajoute le fait que la responsabilité de la planification urbaine et du développement urbain au niveau national est partagée entre plusieurs ministères et agences. Ce qui pose d’énormes problèmes de coordination. Au niveau local, c’est la même situation que l’on rencontre avec les provinces, les villes et les communes. Le processus inachevé de la décentralisation laisse les provinces et les villes sans moyens ni capacités suffisantes pour s’acquitter de leurs fonctions. Sur le plan de l’aménagement du territoire, l’absence d’un réseau routier à même de relier les différents territoires à l’intérieur d’une province et entre provinces et l’absence également d’un schéma national d’aménagement du territoire, constituent des facteurs qui entravent un développement équilibré et harmonieux du pays.

La Banque mondiale intervient dans certaines villes de RDC, en quoi consiste ces appuis ?
La Banque mondiale finance actuellement un important projet de développement urbain (PEDU) pour un montant de 100 millions de dollars. Ce projet a pour objectif d’améliorer l’accès aux services de base et de renforcer la gestion urbaine et municipale des villes ciblées. Les villes du projet sont Bukavu, Kalemie, Kikwit, Kindu, Matadi et Mbandaka. Ce projet comprend deux principales composantes : la première concerne les infrastructures structurantes et la seconde est axée sur la gouvernance urbaine. Le but recherché dans la première composante est de financer des infrastructures urbaines structurantes dans les villes ciblées (un programme de 20 kms de voiries urbaines est déjà en cours). À travers cette composante, seront financés essentiellement les routes, le drainage, les marchés, l’eau et l’électricité. La deuxième composante, a pour but d’améliorer la gouvernance urbaine tant au niveau national que local. Pour ce faire, une approche basée sur la performance liera les résultats de la gestion municipale et urbaine au financement d’infrastructures de proximité. Les financements des infrastructures de proximité tirées des plans locaux de développement des villes issus d’un processus participatif ne pourront être déclenchés que si la ville, dirigée par son maire, remplit les critères de performances définis annuellement dans les contrats de villes signés avec l’Etat. Par ce mécanisme, il est ainsi envisagé de renforcer les liens de redevabilité entre le maire et ses administrés. Enfin, un programme de renforcement des capacités des villes bénéficiaires est mis en place pour les appuyer dans les domaines de la gestion financière et de la performance budgétaire.

L’urbanisation est récente en RDC, comment voyez-vous son développement futur ?
L’urbanisation en RDC a un potentiel énorme pour appuyer le développement économique du pays, avec en parallèle une réorientation envers le secteur industriel et les services. Les villes vont sans doute continuer à attirer un grand nombre de personnes qui quitteront les zones rurales à la recherche d’opportunités économiques. La réussite de cette double transformation – économique et démographique, avec autour de 14 millions de nouveaux citadins dans les dix ans à venir – dépendra essentiellement de la capacité à définir et à mettre en œuvre une politique cohérente de développement urbain sur l’ensemble du territoire. La RDC traîne effectivement un héritage lourd marqué par le sous-investissement dans le secteur urbain et le manque de planification qu’il faut renverser. Le gouvernement a pris des initiatives dans ce sens ; les investissements sont surtout visibles le long des grandes artères à Kinshasa, mais également dans d’autres grandes villes du pays. Comme déjà évoqué implicitement ci-dessus, le mariage entre décentralisation et urbanisation offre une occasion unique de récolter les fruits de la transformation urbaine. Cela passe à travers une clarification des rôles des nombreux intervenants dans le secteur urbain, la mise en œuvre des outils de gestion urbaine, tels que les plans urbains de référence, et la responsabilisation des maires pour la gestion des villes en conformité avec le processus de décentralisation. Il faut ajouter à cela la nécessité de développer les sources de financement dédiées aux villes et le besoin de renforcer les capacités des intervenants.
En conclusion, je pense que les défis sont importants, mais que les avantages à tirer d’un processus d’urbanisation réussi sont encore plus grands. Les actions sont entrain d’être planifiées pour réussir cette transformation urbaine.

Propos recueillis par JC Maurin
Photo : banque mondiale