Pleins feux sur la fonction publique

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Impact : Vous vous êtes rendu quelques jours en France en juillet dernier. Quel était le sens de ce déplacement ?
Jean-Claude Kibala : Oui, cette visite en France était pour moi et pour la République Démocratique du Congo importante pour renforcer nos relations, particulièrement dans mon département ministériel. Les projets en cours dans la Fonction publique sont nombreux avec notamment : le développement de l’ENA, la création d‘une caisse de retraite pour les agents publics, la création d’administrations décentralisées en provinces, la mise en place de «guichets uniques», l’organisation des concours, la définition d’une politique de primes plus juste, la bancarisation des salaires, le rajeunissement de l’administration…et bien d’autres.
Sur ces domaines particulièrement, nous avons besoin d‘experts pour bénéficier du savoir acquis en France.

Vous aviez invité deux Énarques de la Promotion Lumumba à vous accompagner? Pourquoi ?
Oui, j’ai proposé à la première fille, Major de Promotion, Mvumbi Naomie, et au premier garçon, Henry M’Panda, de m’accompagner. J’ai pensé que ce serait formateur pour eux de rencontrer des responsables nationaux à Paris et d’apprécier les partenariats qui peuvent se mettre en place. En même temps, c’était pour moi un encouragement et des félicitations adressés pour leur réussite à l’ENA. Par ailleurs, c’était l’occasion de présenter à nos partenaires français des Énarques « en chair et en os ». L’ENA ne doit pas être des mots sur des notes mais aussi des visages d’hommes et de femmes que l’on rencontre et avec lesquels on échange. C’est plus motivant pour tout le monde.

Revenons au contenu de votre visite : les partenariats vont s’articuler autour de quels axes et avec qui ?
D’abord l’ENA, après deux ans de collaboration, cette rencontre était nécessaire pour faire un point d’avancement du développement de notre École Nationale d’Administration et pour confirmer nos dispositions respectives pour la poursuite d’un partenariat efficace.

Ensuite, Sciences Po et le Centre national de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT) m’ont présenté leurs offres d’ingénierie et de formation pour organiser, ici en RDC, les formations souhaitées, notamment pour la formation de formateurs. Les thèmes qui nous intéressent prioritairement sont la définition d’une politique de formation continue et de plans de formation, l’organisation des concours, la mise en place d’administrations décentralisées.
J’ai appris que votre CNFPT est engagé sur la création d’une «École de formation des cadres publics» qui pourrait nous servir d’exemple à l’avenir. Par ailleurs, il a engagé dans dix pays d’Afrique une action de montée en compétences des cadres des administrations publiques avec la constitution d’outils de formation en ligne. Cela peut nous intéresser d’intégrer cette démarche.

Ensuite au ministère de la Décentralisation et de la Fonction publique où j’ai été reçu par la ministre Marylise Lebranchu, nous avons échangé sur la meilleure façon de disposer de son expérience en matière d’informatisation de la gestion des effectifs des agents de carrière.

Enfin, le Secrétariat général du gouvernement français m’a assuré qu’il pourra nous accompagner pour faire évoluer nos pratiques en matière de travail interministériel ; là aussi, avec comme seul objectif d’être plus efficace et plus lisible.

Je vois que les idées et les projets ne manquent pas.
Pour finir, j’ai aussi profité de ces rencontres pour informer mes interlocuteurs de notre recherche de lieux de stage pour nos élèves de l’ENA (quatre mois début 2016). D’ailleurs, à travers votre magazine, je lance un appel pour accueillir nos Énarques dans les administrations congolaises ou internationales mais également dans les entreprises privées. C’est formateur de connaître la façon dont fonctionne le secteur privé. Il a des règles et des modes opératoires dont on pourrait s’inspirer de temps en temps.
Ah, j’allais oublier, j’ai visité l’exposition «Beauté Congo (1926-2015) Congo Kitoko » à la Fondation Cartier qui m’a permis de découvrir ou redécouvrir les œuvres de certains artistes congolais qui, pour plusieurs d’entre eux, sont passés à la postérité. Une telle exposition aurait tout à fait sa place en RDC pour permettre à un large public congolais d‘en bénéficier.

Il vous faudra encore quelques années au ministère pour concrétiser tous vos projets ?
Moi ou un autre. Vous savez, l’action que je mène n’est pas «politicienne». C’est une action qui exprime la conviction qui est mienne : la République Démocratique du Congo doit se doter d’une administration moderne pour jouer un rôle majeur dans l’Afrique du XXIème siècle. C’est donc un projet d’envergure qui dépasse la durée d’un gouvernement ou d’un mandat. Il doit fédérer tous ceux qui, au-delà d’être dans la majorité ou dans l’opposition, ont le sens de l’État et le sens de l’intérêt général et du service public.
C’est dire, qu’au-delà de ma personne et après moi, je n’ai qu’un souhait : que l’action engagée puisse se poursuivre et qu’on arrête avec cette pratique de la « table rase », souvent pratiquée par les décideurs politiques nouvellement installés, qui consiste à balayer tout le travail du prédécesseur. Ce n’est pas une façon moderne de gérer l’État. Cela fait perdre du temps, des moyens, démobilise les meilleures volontés mais aussi les bailleurs internationaux.

Vous faites parfois allusion aux protestations syndicales sur certaines réformes de votre ministère, je pense à la mise en place des cadres organiques des « administrations standards ». Qu’en est-il plus précisément ?
Oui d’une certaine façon. Quoique sur ce projet des cadres organiques, une concertation étroite a été engagée avec les organisations syndicales et avec les Secrétaires généraux. Tout a été négocié puis validé dans plusieurs réunions officielles. J’ai d’ailleurs été surpris qu’au moment de la mise en œuvre de cette réforme, certains se désolidarisent, oubliant vite leur signature. Sans doute ne donnons-nous pas le même sens aux beaux mots de « respect de la parole donnée ».
Ma porte reste ouverte pour affiner ce qui peut l’être, même si l’architecture générale ne changera pas car, là encore, c’est l’intérêt de notre administration et donc de notre pays. C’est un projet du gouvernement et je suis soutenu par son Excellence le Premier ministre dans cette orientation.
Que les réticents comprennent bien qu’une telle réforme, contrairement aux apparences, préservera les emplois dans l’administration. En effet, si celle-ci n’est pas capable de fonctionner et de produire, ce n’est pas le gouvernement qui supprimera les postes, ce sont les citoyens eux-mêmes. Car ils en auront assez de payer pour rien ou plutôt pour entretenir des rentes de situation. Savez-vous que 40 % des taxes payées par les Congolais et encaissées par l’État servent à financer l’administration…et pour quels résultats ? Avons-nous un bon rapport «qualité-prix» comme on dit dans le secteur marchand ? Évidemment non.

C’est donc le message que vous adressez aux syndicats et aux agents publics : acceptez les réformes de modernisation au nom de l’intérêt supérieur de l’État et pour préserver le service public lui-même ?
Oui, en une phrase vous faites un bon résumé. Même si votre magazine n’est pas mon moyen privilégié de m’adresser aux syndicats de la fonction publique ; car j’ai d’autres moyens pour le faire. Je le dis ici pour les partenaires-bailleurs qui financent certains de nos projets et que je remercie.

Oui justement, parlons du GCP, vous avez eu un beau succès devant ce Groupe de Coordination des Partenaires ? D’abord qu’est-ce que c’est ce GCP…un lieu de bavardage de la communauté internationale ?
Oh non, je ne le pense pas ! Je vais vous expliquer. En mars dernier, la Fonction publique a été reconnue et retenue comme domaine prioritaire d’action des bailleurs internationaux. Ceux-ci ont constaté notre volonté d’action pour réformer l’administration publique et la pertinence de nos projets. J’ai donc été invité une première fois par ce Groupe de Coordination des Partenaires (lieu d’échanges et de mise en commun de 40 bailleurs de la RDC) pour présenter les axes de la réforme. Je ne leur ai rien caché de la réalité des choses : inefficacité de notre fonction publique, insuffisance de formation des agents, manque d’informatisation, salaires trop faibles, non maîtrise des effectifs, cadre juridique et cadres organiques obsolètes, absentéisme, accès à des fonctions en dehors de la règle du concours… Comment l’administration pourrait-elle être efficace avec un tel diagnostic ? J’ai donc joué la transparence et je crois que les bailleurs l’ont apprécié. Puis, j’y suis retourné pour présenter l’état d’avancement des projets. Et effectivement j’ai eu un accueil très favorable pour nous soutenir et, en toute modestie, je n’en suis pas peu fier pour mon ministère.

Finalement n’est-ce pas les bailleurs qui décident à votre place ? N’est-ce pas une perte de souveraineté ? On entend parfois ce discours chez certains responsables congolais ?
Il y a perte de souveraineté quand on laisse les choses se faire, quand on est peu présent ou quand on ne connaît pas ses dossiers. Alors les autres décident à votre place. J’ai la prétention d’être présent, engagé, et de connaître mes dossiers ; alors croyez-moi, je ne perds aucune parcelle de « souveraineté »… Mes proches collaborateurs pourraient vous le confirmer. C’est bien nous qui pilotons les projets ; ils en savent quelque chose vu la lourdeur du travail qui leur incombe.
Les partenaires qui disposent de moyens fixent leurs règles et demandent des comptes quant à la bonne utilisation de leur argent ; c’est normal. Les projets sont déterminés par nous-mêmes, en concertation, sur la base d’études qui permettent une prise de décision. Puis la mise en œuvre est également de notre responsabilité. Voilà, c’est aussi simple et clair que cela. En tout cas c’est ma conception de la gestion publique.

Et l’ENA, pouvez-vous nous faire un point d’actualité sur cette période entre deux promotions ? Cette Promotion Patrice Eymeri Lumumba, que devient-elle ? Où sont vos 60 Énarques ?
D’abord la première année s’est terminée dans de bonnes conditions avec un temps fort et presque émouvant, le 8 juillet 2015 : la remise du Certificat des mains du Premier ministre. Sa présence témoignait de l’engagement plein et entier du gouvernement pour l’ENA. Il y avait également un parterre impressionnant de responsables de nos institutions qui fut comme une consécration pour l’école et les élèves. Le Premier ministre a même intégré dans l’administration de la Primature les trois premiers de la Promotion.
Restent maintenant deux étapes : la création du corps des Administrateurs civils et les affectations des Énarques dans nos administrations comme chef de bureau. Pour l’instant les Énarques préparent le concours pour intégrer les « administrations standards ».

Et la seconde promotion, Laurent-Désiré Kabila ? Quel bilan pouvez-vous faire de son recrutement, même s’il y a déjà un autre article dans le magazine ?
Nous avons pris les inscriptions par internet et ce fut une bonne idée, plus simple et moins coûteuse en termes de gestion. Le travail fut intense pendant cinq mois mais il nous a permis de lancer la seconde promotion le 13 juillet dernier, après un « temps de cohésion » (pendant plusieurs jours, à l’extérieur de Kinshasa, j’ai organisé une rencontre entre les deux promotions pour «transmette le témoin»).
Actuellement, la scolarité se déroule bien.
Les Énarques ont fait leur premier stage d’observation de 15 jours en administration. La promotion Laurent-Désiré Kabila est composée de 100 jeunes dont 23 % de jeunes femmes et je m’en réjouis. N’oubliez pas aussi les 437 «Jeunes Professionnels» en formation en vue d’intégrer nos administrations. Leur formation de six mois se termine et de nouvelles perspectives professionnelles vont se dégager pour ces jeunes pleins de compétences et d’énergie.
Le rajeunissement de notre administration est en cours. Il faut continuer à tracer le sillon en s’améliorant à chaque fois.

Vous qui êtes contre la «langue de bois», permettez-moi une question brutale: derrière votre volontarisme et votre connaissance des dossiers, que tout le monde reconnaît, on vous dit impatient, exerçant une pression et allant dans les détails. Que répondez-vous à cela ?
Chacun a sa personnalité qui convient ou qui dérange. J’assume la mienne. Je sais que je suis perfectible et j’essaye de m’améliorer. Mais vous ne me changerez pas quand je vous dis que j’aime les projets bien pensés, bien rédigés, les dossiers sérieux car c’est source d’efficacité et de respect des partenaires. J’aime que l’on avance rapidement car le temps nous manque en politique pour transformer le pays et les attentes sont fortes. Je sais aussi que « le diable se cache dans les détails » et donc je suis amené à vérifier parfois le détail des choses pour m’assurer que la volonté politique que je porte au nom du gouvernement, n’est pas travestie par les techniciens, consciemment ou non.

Pour conclure notre entretien, comment voyez-vous votre action après trois ans et demi de présence au ministère de la Fonction publique et comment voyez-vous les choses d’ici la fin du mandat présidentiel et d’ici les élections ?
Depuis mars 2012, j’ai beaucoup appris sur le fonctionnement du cœur de l’État. J’ai observé, j’ai écouté, j’ai analysé. J’ai pris davantage conscience du temps nécessaire pour transformer les choses, même si dans mes anciennes fonctions de vice-gouverneur du Sud-Kivu, je l’avais également remarqué. La fonction publique est un secteur vital car c’est le squelette du pays, c’est sa colonne vertébrale. Sans administration de qualité il n’y a pas d’État, pas d’autorité, pas de service public et les gens sont laissés à eux-mêmes : les plus forts s’en sortent, les faibles non.
J’ai pu engager un grand nombre de projets et les réformes avancent, pas toujours aussi vite que je le voudrais, mais elles avancent. Je suis reconnaissant au Chef de l’État, Joseph Kabila Kabange, et au Premier ministre, Matata Ponyo Mapon, de me faire confiance et de me laisser une réelle latitude de travail. Je rends compte sur les points stratégiques ou qui ne sont pas de ma compétence et j’agis. Je suis donc complètement investi dans mes responsabilités que j’aime, parce que servir l’État, c’est servir le pays, c’est servir le Peuple Congolais. Je suis imprégné du sens de l’État et de l’intérêt général. C’est ça mon carburant. J’ai donc l’intention de continuer jusqu’au bout du mandat.

Même si vous êtes encore jeune et que votre carrière politique est devant vous, finalement, quel souvenir aimeriez-vous laisser ? Quelle épitaphe aimeriez-vous que l’on mette à la fin de votre vie ?
Eh bien… vous me prenez au dépourvu. Mais, je dirais au sens français du XIXème siècle : « Ici gît un honnête homme ».

Propos recueillis par Michel Champredon

Photo : Michel Champredon