Sauver les femmes

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Impact : Ma première question, qui ne vous surprendra pas, sera pour vous, chère Angèle. Comment une Sénégalaise a eu l’idée de faire un film sur le travail du docteur Mukwege en RDC ? Qui vous a orientée vers lui ?

Angèle Diabang : Au départ, personne ne m’a orientée vers le docteur Mukwege, que je ne connaissais même pas. C’est en lisant l’article d’Annick Cojean dans Le Monde, fin 2012, que j’ai réalisé l’importance de ce qu’il se passait à l’Est de la RDC. Comment une Africaine pouvait-elle parler de la cause des femmes dans cette région, comment pouvait-elle, de surcroît, interpeller valablement la communauté internationale sans connaître la situation qui prévalait sur place? J’ai alors commencé à réfléchir sur ce que je pourrais faire de constructif. Etant réalisatrice, j’ai décidé de prendre une caméra, d’aller filmer Denis Mukwege dans son hôpital mais aussi de demander aux femmes qui s’y trouvaient ce qu’elles avaient vécu. Une amie qui connaissait le docteur m’a mise en contact avec lui et, à ma grande surprise, il a accepté de me rencontrer rapidement, en dépit de toutes les responsabilités qui sont les siennes.

Docteur Mukwege, quand vous avez eu connaissance du projet d’Angèle, comment avez-vous réagi ? Comment, notamment, s’est passé votre premier contact avec elle ?

Denis Mukwege : On ne résiste pas à Angèle. C’est une femme de conviction ; elle est engagée et elle sait ce qu’elle veut. Quand elle m’a présenté son projet, je n’ai pas hésité une seule seconde car j’ai senti en elle une capacité à travailler en faveur du changement social. Ce fut magique.

La magie est une chose, mais votre travail fondamentalement, chère Angèle, consiste prosaïquement à des repérages et des premiers contacts. Comment avez-vous géré cette première phase dans un environnement aussi particulier ?

A.D. : Au départ, le Docteur Mukwege a décidé que je voyagerais avec lui à l’occasion de son retour en RDC. Ce fut un excellent choix car j’ai pu mesurer, à cette occasion, l’affection que les populations lui témoignaient. J’ai découvert des milliers de femmes qui étaient venues l’accueillir à l’aéroport de Bukavu. Le jour suivant, je me suis rendue à l’hôpital où j’ai rencontré de nombreuses femmes ayant été victimes de violences sexuelles. Donc en deux jours, j’ai vécu des moments d’émotion forte, positive, qui ont constitué un excellent point de départ à mon travail de réalisatrice. Pour résumer, j’avais découvert en quelques heures le docteur Mukwege, l’hôpital de Panzi et plus généralement la RDC.

Denis Mukwege, comment avez-vous pu combiner des responsabilités excessivement prenantes à l’hôpital de Panzi avec le travail cinématographique d’Angèle ?

D.M. : Je dois avouer que le travail devant les caméras me met toujours mal à l’aise. Mon rôle premier est, en effet, de protéger les malades ; par conséquent, je veux que la personne qui tient la caméra comprenne qu’elle devra respecter leur dignité et la confidentialité de leur situation. Avec Angèle, j’ai tout de suite compris qu’elle avait ce souci, avant même que je ne l’exprime. J’ai cependant précisé que, n’étant pas un acteur de cinéma, elle devait me suivre sans me demander de dire ou de faire autre chose que ce qui était lié à mon travail. Tâche sans doute difficile pour une réalisatrice désireuse, et c’est normal, de rechercher les « bons » dialogues. Autre élément important : je me suis dit que mon travail de soin aux femmes pouvait s’enrichir de la possibilité qui leur serait ainsi offerte de témoigner, de briser le silence. Ce besoin de s’exprimer, de crier sa rage, de dire « j’existe » devait être satisfait et personne mieux qu’Angèle pouvait y contribuer. En revanche, elle savait qu’elle ne devait pas interviewer une femme sans son accord.

Dans votre film, Angèle, on réalise que ces femmes s’expriment avec beaucoup de dignité, certaines scènes étant particulièrement poignantes. A quelles difficultés avez-vous dû faire face ?

A.D. : Les difficultés n’étaient pas d’ordre matériel ou logistique. Le plus grand défi a été de trouver la bonne distance, de respecter ces femmes qui acceptaient de se livrer à moi avec générosité. Je devais donc trouver le moyen de les filmer en les mettant en valeur, sans pour autant les écraser dans leur douleur. Techniquement, éviter le zoom était un impératif. Quand un ami pleure devant vous, vous rapprochez-vous pour mieux voir ses larmes ? Bien sûr que non ! Eh bien c’était la même chose pour ces femmes.

Autre impératif : monter l’espoir que le docteur pouvait faire naître chez ces femmes, cette force qu’il parvenait à leur insuffler, cette conviction qu’il inspirait pour en faire des actrices du développement de tout un pays. C’était l’objectif le plus important : à l’issue d’une projection, il fallait que le spectateur ou la spectatrice ait la conviction que les choses devaient et pouvaient changer, que si les victimes vues à l’écran avaient pu surmonter ce qu’elles avaient vécu, c’est que tout était possible.

Denis Mukwege, quand vous avez vu pour la première fois le film d’Angèle, quelle a été votre première réaction ?

D.M. : Lorsque je vois un film comme celui-ci, j’analyse chaque image pour savoir si cette image respecte la dignité du sujet filmé. Ensuite j’analyse le message, la communication, qui me paraissent des éléments essentiels. Et le résultat m’a plu. Un jour, un journaliste m’a critiqué pour avoir exposé, dans le film d’Angèle, la misère de la RDC. Je lui ai répondu qu’il fallait sortir du machisme et de la misogynie. Il fallait cesser de faire souffrir la femme tout en lui disant de ne rien dire. Il fallait cesser de l’infantiliser et de la manipuler. En résumé, j’aime ce film sur la souffrance, qui respecte la dignité de la personne tout en « passant le message ». Car ce que la victime attend, c’est d’en finir avec sa souffrance et le travail d’un bon réalisateur consiste à l’y aider. L’image doit traduire la souffrance sans humilier la victime. C’est ce qu’Angèle a parfaitement réussi à faire.

Dernière question à tous les deux. Vous voyagez beaucoup, l’une de festival en festival, l’autre pour défendre les droits de la femme dans le monde. Avez-vous pu mesurer l’impact de ce genre de film lors de vos déplacements ?

D.M. : Je crois que mon rôle n’est ni « d’accompagner » un film, aussi réussi soit-il, ni d’en mesurer la popularité. Comme je vous l’ai déjà dit, je suis un médecin, pas un acteur. Mon travail est au bloc opératoire. Mais je reste persuadé qu’un film comme celui qu’Angèle a réalisé, aide l’humanité à progresser. D’ailleurs je dois vous avouer que si j’ai répondu favorablement à votre invitation, c’est parce que je savais que je serais à ses côtés. Angèle, pour moi, c’est l’image de la femme africaine qui croit en ce qu’elle fait et qui ne se laisse pas décourager. Elle sait ce qu’elle veut, elle s’ait s’exprimer, elle sait où elle va. Pour moi c’est très important. J’aurais aimé aller au Sénégal pour le lui dire. Vous m’avez donné l’occasion de le faire ici.

Il n’y a pas plus beau compliment fait à une cinéaste en ce mois de la femme ?

A.D. : Ce que vient de dire Denis Mukwege me touche beaucoup. Cela m’encourage à aller de l’avant. Pour en revenir à l’accueil du film, j’ai eu la chance d’assister à plusieurs festivals où il était projeté et dont certains étaient complétés par des débats entre femmes. Je pense par exemple à l’Espagne. J’ai été heureuse de constater que ce film servait de base à des échanges variés et passionnés. J’étais ravie de voir combien ces femmes percevaient la possibilité de prendre les choses en main et de s’exprimer. Certes, le chemin qui reste à parcourir est long. Il ne s’agit pas seulement d’aider le docteur dans son soutien aux femmes, il s’agit de travailler au service de toutes les femmes d’Afrique.

Propos recueillis par P.L.

Photo : Gédéon Mukendi