Slamer Kinshasa

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IMPACT : Bonjour et bienvenue à Kinshasa ; est-ce que vous pouvez nous dire en quelques mots ce qui vous amène au Congo ?
Grand Corps Malade : Je suis arrivé sur ce projet grâce à Max Bale, le fondateur de RFI Planète Radio et je dois dire que le principe d’être là me plaît beaucoup. Quand on joue loin de chez soi, on essaie d’en profiter. Au Mali, on a rencontré des slameurs, des artistes locaux, visité des villages. Le but c’est de faire connaissance avec la ville et le pays.
Je reçois beaucoup de sollicitations en Afrique. Le slam s’est développé à une vitesse impressionnante dans la francophonie, au Québec comme en Afrique subsaharienne. En fait, le slam, à l’origine, c’est a cappella. C’est gratuit, pas besoin de musiciens, pas besoin de studio ou de matériel. On se réunit dans Retour en mots et en images sur le séjour de Grand Corps Malade à Kinshasa : beaucoup de découvertes de part et d’autre et un grand succès pour l’Institut français, organisateur de l’événement. un endroit convivial avec des gens qui ont envie de dire des textes et voilà, c’est du slam. C’est une des raisons pour lesquels le phénomène fonctionne ici. On est sur le continent de l’oralité : il y a beaucoup de connexions évidentes entre le slam et l’Afrique.

IMPACT : Est-ce que tu peux expliquer le succès de cette discipline auprès des jeunes générations ?
GCM : Il y a plusieurs raisons. Quand on travaille sur la poésie avec des enfants, on leur fait souvent apprendre par cœur des textes d’auteurs morts depuis des centaines d’années. Moi, je n’étais pas passionné, même si j’avais bonne mémoire; ça ne me faisait ni aimer le texte, ni aimer les mots, ni aimer la langue française.
Les slameurs par contre, ce sont des gens d’aujourd’hui. Pour les jeunes qui étudient mes textes, le fait que je sois en jean et en baskets, ça fait une différence. On est des contemporains et on leur ressemble.
Mais la chose la plus importante dans les ateliers slam, c’est qu’on leur propose d’écrire de la poésie. On m’a fait écrire des rédactions, des dictées, on m’a fait apprendre des textes par cœur, mais on ne m’a jamais proposé d’écrire en vers, de trouver des rimes, de jouer avec les mots. Quand on aborde ça sous un aspect ludique, ça marche, c’est ça la magie du slam.
Quand je rencontre le public, je reçois des textes, parfois des classeurs entiers ; le slam donne envie d’écrire. Quand j’assiste à une scène ouverte, je rentre chez moi et j’ai envie d’écrire. Parce que j’entends des textes drôles, tristes, touchant, des jeux de mots. J’ai animé des scènes slam pendant des années. J’ai vu des gens qui disaient venir pour regarder seulement. Au bout de deux ou trois séances, ils finissaient par arriver avec leurs feuilles, tout tremblants, disant : « moi aussi je vais lire un texte ». Il y a un truc magique qui fait que tu deviens acteur.

IMPACT : Ce n’est pas seulement écrire, c’est aussi se mettre devant tous et prendre le risque de s’exposer ?
GCM : C’est vrai que le slam, c’est écrire un texte, puis le dire. Le slam existe à partir du moment où il y a une bouche qui dit le texte et une oreille pour le recueillir. Mais oui, c’est pas facile de se mettre à nu devant les autres, surtout dans les écoles et les collèges.
Parfois on est devant un groupe, on a l’impression que personne ne va oser commencer, puis il y en a un qui ose, puis deux, puis trois… J’ai vu des profs de français pleurer devant un élève qui n’ouvre jamais la bouche et qui, au tout dernier moment, à la fin de l’heure, dit un texte tellement émouvant que tout le monde est bouleversé.
Il y a en chacun de nous le besoin d’écrire ou de créer quelque chose. J’étais très sportif, j’ai découvert ma fibre artistique à 25 ans, donc je me reconnais dans ces ados qui ne se sont jamais estimés capable d’écrire ou de faire de la scène. Et puis tout d’un coup, il y a cette étincelle. Le fait que dans le slam tout le monde participe, ça met en confiance. Il n’y a pas de jugement. Plus le mec va être en panique, plus on va l’encourager. Le mot magique c’est quand on dit « et on accueille machin, pour sa première scène slam ». A chaque fois, celui qui vient pour la première fois est ovationné, c’est un baptême.

IMPACT : Avec Jupiter, comment s’est passée la rencontre ?
GCM : On s’était vus à Paris, il faisait un concert et on avait pu discuter pendant les balances. Là, on a laissé les musiciens nous guider, on a créé un morceau doux et un autre plus festif. Puis on a travaillé sur des textes existants en les adaptant pour les faire résonner dans le cadre de cette rencontre à Kinshasa. Le premier texte est sur le slam, sur les mots. Le deuxième est plutôt sur nos lieux de vies, Jupiter parle de Kinshasa en lingala et moi de Saint-Denis.
Jupiter est quelqu’un de très charismatique ; il ne parle pas pour ne rien dire. Et quand il prend la parole pour parler du Congo, on sent qu’il a des choses à dire. Il a été très bienveillant avec moi, un peu comme un grand frère.

IMPACT : Donc tu as remarqué que c’est un homme engagé. Au Congo, c’est une composante essentielle dans le travail des artistes. Toi tu te considères comme un artiste engagé ?
GCM : J’ai quelques textes qui sont plus politiques, mais le militantisme, c’est pas anodin. Je n’ai pas cette prétention. Avant tout, je fais des concerts et du divertissement. J’aime bien dire que je suis un artiste concerné. Je regarde ce qui se passe autour de moi, je me tiens au courant, j’ai un sens civique qui est développé, je lis la presse et du coup sur certains sujets, j’essaie de donner mon avis. Je suis parrain de plusieurs associations et quand les choses me semblent nobles, j’ai envie de donner un coup de main. Par contre, je n’ai pas envie de m’engager en politique, de soutenir un parti en particulier par exemple. Mais l’engagement, en dehors des thèmes qu’on peut choisir pour ses chansons, c’est aussi le travail avec le slam. Je fais beaucoup d’animation dans les prisons, les maisons de retraite et les écoles.

IMPACT : Tu peux déjà nous donner quelques impressions sur Kinshasa ?
GCM : Je n’ai pas encore vu la ville mais ce que je peux dire c’est que chaque fois que j’ai l’occasion d’aller jouer dans une nouvel endroit et surtout un nouveau pays, je suis vraiment ému, je considère que c’est un honneur et je me dis : « voilà je vais aller jouer, présenter ce que je fais, partager mes textes avec de nouveaux publics. » Mes mots voyagent et c’est la magie de la musique et des disques. J’ai été parrain de la francophonie sur des événements, notamment au Forum mondial de la francophonie l’année dernière. J’ai rencontré plein de jeunes Africains, de tous les pays d’Afrique, c’est un privilège. Je suis toujours émerveillé de voir qu’il y a des gens qui me connaissent aussi loin de chez moi.

Propos recueillis par Perrine Piton

Photo : Vincent Petit