Solange Kwale

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IMPACT : Nous sommes aujourd’hui le 2 avril et nous souhaitons revenir avec vous sur le mois qui vient de s’écouler, le mois de la femme. Il a commencé dans la polémique…
Solange Kwalé : Oui, la RDC fête la femme le 8 mars depuis une dizaine d’années. Petit à petit la journée s’est transformée en mois, car il n’y a jamais assez de temps pour parler des problèmes des femmes au Congo.
D’habitude cela donne lieu à des défilés festifs, des discours et un pagne spécifique est édité. Mais pour la première fois cette année, le gouvernement a décidé de ne pas organiser les mêmes festivités. Cela a suscité beaucoup de réactions négatives. La Ministre du genre, de la famille et de l’enfant, Mme Geneviève Inagosi, que j’ai moi-même reçue sur le plateau d’Antenne A, a dû s’expliquer sur cette décision. La position du gouvernement est la suivante : par le passé, les célébrations n’ont jamais conduit à la moindre amélioration de la condition féminine. Le nouveau gouvernement a proposé que le mois de la femme soit l’occasion d’initier une véritable réflexion au sein des entreprises, des associations et des ONG. De plus, nous sommes dans un contexte de guerre et compte tenu des nombreuses violences dont sont victimes les femmes à l’Est, le gouvernement considérait qu’il n’était pas vraiment approprié d’organiser des festivités.

IMPACT : Quel est le bilan de cette nouvelle approche ?
S. K. : La Ministre a effectué une tournée dans les entreprises et les associations pour recueillir les opinions et les attentes des femmes ; elle a aussi assisté à la 57ème session de la Commission de la Condition de la Femme des Nations Unies. J’espère aujourd’hui que les efforts de réflexion qui ont été demandés à la population féminine ne resteront pas inutiles. Nous attendons que des mesures soient prises pour faire reconnaître les droits des femmes et pour faire évoluer la situation.

IMPACT : Journée de la population, mois de la femme, semaine du sida : est-ce que ces célébrations ont encore du sens ?
S. K. : Je pense que oui ; c’est l’occasion de mettre la femme au cœur des débats. On observe des progrès dans certains domaines, mais dans l’ensemble, il reste beaucoup à faire. Pour une femme qui réussit, combien restent dans l’ombre ? Le mois de la femme est une bonne occasion de donner un coup de projecteur sur des problématiques ignorées par ailleurs.

IMPACT : C’est un sujet qui a l’air de vous tenir à cœur : quel est votre engagement pour la condition féminine en RDC ?
S. K. : J’ai réalisé récemment un reportage sur la question du planning familial ; en RDC, de nombreuses femmes décèdent au moment de donner la vie, pour des raisons médicales, mais aussi parce qu’elles ne sont pas bien suivies ou parce qu’elles ne savent ou ne peuvent pas espacer les naissances. J’ai voulu parler de ce sujet et j’ai réalisé un film de six minutes, qui a été diffusé sur Antenne A puis primé dans le cadre d’un concours organisé par UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la Population). Le contrôle des naissances, c’est le socle du développement et ce prix, que j’ai reçu le 27 février, vaut pour moi bien plus qu’un salaire.

IMPACT : Antenne A a fêté le 8 mars à l’Institut français avec un grand plateau, beaucoup de femmes courageuses ou talentueuses : est-ce que vous avez passé une bonne journée de la femme ?
S. K. : L’événement que nous avons organisé à l’Institut français était vraiment exceptionnel. Pour Antenne A c’était une belle opportunité ; presque toutes les femmes de la chaîne ont participé, beaucoup de politiciennes et d’artistes ont été invitées à parler de leur travail et de leurs difficultés. La journée était très réussie et nous avons été souvent félicités ; Nous aurions pu faire la même chose sur nos propres plateaux mais c’est important de pouvoir sortir du quotidien et d’innover. Nous tenions à remercier encore le Service de coopération de l’ambassade de France et l’Institut français pour leur appui.

IMPACT : En tant que rédactrice en chef d’Antenne A, est-ce que vous êtes encore confrontée à la discrimination à l’encontre des femmes dans le domaine professionnel ?
S. K. : À titre personnel, visiblement non. Cela fait quatorze ans que je travaille à Antenne A et je fais partie des quatre rédacteurs en chef; deux hommes et deux femmes. A la rédaction, où les femmes sont majoritaires, je demande aux plus jeunes de faire preuve de détermination et de compétence pour ne pas donner raison aux adeptes de la discrimination, de connaître leurs droits et de les défendre, même si ce ne pas évident de les convaincre. Mais d’une manière générale je pense que beaucoup de femmes de médias sont confrontées à la discrimination surtout en ce qui concerne le congé de maternité et le salaire. Il y a là un problème d’intérêt financier pour les PDG mais aussi une question de planning familial pour la femme.

IMPACT : Comment briser ce plafond de verre des responsabilités et des salaires, qui existe ici en RDC mais également dans beaucoup d’autres pays ?
S. K. : Il revient d’abord aux femmes de se battre ; les hommes ne vont pas leur faire de cadeaux. Il faut savoir ce qu’on veut, se fixer des objectifs et faire les efforts nécessaires pour les atteindre. Ici la réalité est très dure, la seule solution c’est de se battre toujours plus. Les lois et les règles, beaucoup de femmes ne les connaissent pas ; et les hommes vont toujours les bafouer. C’est donc aux femmes de faire respecter leurs droits.
Mais il n’y a pas que les hommes. Souvent, les femmes qui arrivent à obtenir un poste ou une certaine reconnaissance oublient celles qu’elles laissent derrière elles. Même si elles ont été militantes par le passé, une fois qu’elles connaissent le succès, elles ne font pas l’effort de continuer le combat pour leurs concitoyennes. De nombreuses organisations défendent les droits des femmes, certaines femmes ont des responsabilités importantes, d’autres sont mêmes ministres : est-ce qu’elles se démènent pour les autres ? C’est ce que je me demande.

IMPACT : Vous êtes marraine de notre magazine et nous profitons de cet entretien pour vous remercier à nouveau de nous soutenir. Quelles sont vos attentes par rapport à la situation des médias et à la profession de journaliste en RDC ?
S. K. : Ici on crie toujours haut et fort que la liberté de la presse existe. On cite la multiplicité des parutions, des TV et des radios. Mais ce n’est pas suffisant. Il y a de nombreux obstacles à la liberté de la presse.
D’abord, il faut changer la condition du journaliste congolais : c’est un métier noble mais les journalistes sont pauvres. Nos médias sont privés ; ils se réfèrent pour les salaires aux réalités du pays et c’est souvent le minimum.
Entre la liberté de la presse, le devoir d’informer la population et quelques billets de banque, le journaliste n’a souvent pas le choix. La pratique du « coupage » est omniprésente. C’est ce qui tue la presse congolaise. Chaque article, chaque interview doit avoir un financement.
Moi-même quand j’ai voulu diffuser le reportage que j’ai réalisé sur le planning familial, j’ai du faire comprendre à mon chef qu’il s’agissait d’une action sociale. Quand nous avons reçu le prix, le PDG d’Antenne A a compris que ce journalisme a aussi son importance. Le prix a fait ma fierté mais également celle de toute la chaîne. La profession attire encore beaucoup de jeunes, mais quand ils découvrent notre réalité quotidienne de plus près, ils sont souvent déçus. Il faut espérer que la situation puisse changer avant que tous ne se découragent.

Propos recueillis par Perrine Piton et Christophe Roussin

Photo : DR