Solange Lusiku

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IMPACT : Où puisez-vous tout ce courage ?
Solange Lusiku : Ma détermination vient de la précarité dans laquelle vivent les familles congolaises. Mon père était enseignant, il est mort la craie à la main. C’était un intellectuel mais il avait du mal à joindre les deux bouts ; la vie est très dure pour les enseignants en RDC. Mon papa pouvait faire des analyses passionnantes mais avait du mal à nous nourrir. J’ai grandi avec cette contradiction qui s’est transformée en révolte.
J’étais la seule fille dans une fratrie de quatre. Mais j’avais les meilleures notes à l’école et c’est moi qui donnais de l’espoir à mon père. Il m’encourageait, me disait que j’étais capable, forte.
Après mon diplôme d’état, j’ai été très malheureuse de ne pas pouvoir partir étudier à l’université faute de moyens. Quand il m’a vue désoeuvrée, mon père en a pleuré. Avec sa main tremblante il m’a montré les nuages et m’a dit : « c’est là-bas que je te vois, tu iras très loin ». Aujourd’hui, chaque fois qu’on me félicite ou qu’on me récompense, c’est à lui que je pense. Le trophée de la femme de courage c’est à lui que j’ai envie de le remettre quand je descends de l’estrade.

IMPACT : Est-ce-que vous avez parfois l’impression de manquer de courage ?
S. L. : Oui ; mais en fait je ne suis pas vraiment consciente d’avoir du courage. Je ne fais que mon travail. Quand je m’arrête, que je me décourage, je vois les gens qui sont inspirés par mon travail et je me dis que je ne peux pas risquer de les décevoir. Notre démocratie est fragile et nous devons chacun apporter notre pierre pour la consolider. Je considère que c’est mon devoir et j’ai choisi la presse écrite car les écrits restent quand les paroles s’envolent. Nous écrivons en pensant aux générations futures; nous mettons toujours beaucoup de rigueur et de professionnalisme dans notre journal car nous avons conscience de participer à la construction de la mémoire collective. Les générations futures ne seront pas dupes, nous avons des responsabilités envers elles aussi.
De même, nous n’acceptons aucun pot-de-vin et nous refusons la pratique répandue du « coupage ». Nous tenons à notre indépendance. C’est cette discipline qui fait la différence entre nous et les autres médias et qui fait que dans la profession nous avons beaucoup d’ennemis.

IMPACT : Que feriez-vous si vous aviez plus de courage ?
S. L. : Aujourd’hui je fais la promotion de la démocratie et des droits de la femme. Je veux que l’égalité des chances soit une réalité dans mon pays. Mais le monde est devenu un village et si j’avais plus de courage, je voudrais porter ce combat au delà des frontières de la RDC, au-delà même du continent africain. Pour que la femme soit partout traitée par rapport à ses compétences et dans le respect de ses droits.

IMPACT : Qui est l’homme courage ?
S. L. : C’est mon mari Dieudonné Boroto Kaluka, dit Boka. C’est un homme courage car il souffre beaucoup. Mais c’est une bonne souffrance parce que lui-même lutte pour le droit des enfants, donc nos chemins sont voisins. Nous avons eu six enfants qui ont aujourd’hui entre seize et trois ans.
Aujourd’hui nous sommes très mobilisés par nos professions, je passe peu de temps à la maison. Mais j’ai envie de me consacrer à leur éducation, pour en faire des adultes courageux, intelligents et au service du monde de demain.

IMPACT : Est-ce qu’il y a quelqu’un en particulier qui vous inspire ce courage ?
S. L. : Je suis le produit de beaucoup de gens. Le destin m’a conduite dans différentes organisations de femmes où j’ai compris les droits de la femme, puis dans des radios pour apprendre le journalisme, puis au Souverain. Ce même destin m’a permis de rencontrer au forum social congolais Michel Lutumbue, de l’ASBL belge Rencontre des Continents. Il est devenu mon coach, mon mentor. Il est là quand je baisse les bras et il m’aide à aller de l’avant. C’est aussi lui qui m’a formée à la presse écrite alors que je venais « d’hériter » du Souverain un peu par hasard. Il m’a incitée à lire, à professionnaliser mes méthodes de travail, à adopter une écriture plus journalistique, à placer notre indépendance et notre intégrité au-dessus de tout.

IMPACT : Êtes-vous téméraire ?
S. L. : A l’Est du Congo, le fait de faire du journalisme indépendant est en soi téméraire. Nous prenons des risques, mais ces risques existent pour tous les citoyens. Nous ne pouvons y échapper si nous voulons bien faire notre métier. Nous dénonçons ce que les autres taisent. Ce n’est pas pour jouer les vedettes ; c’est parce que nous devons informer et dire la vérité. L’indépendance éditoriale stricte est peut-être de la témérité mais sans elle à quoi servirait notre travail ?
Nous sommes sans cesse critiqués, nous sommes aussi menacés mais nous continuons. C’est peut-être téméraire mais ce n’est pas un choix, c’est un devoir.

IMPACT : Parfois le courage, c’est de renoncer ou de partir ?
S. L. : Il faut avoir une bonne lecture des événements, celle qui permet de s’enfuir avant que le pire n’arrive. Mais oui, la clandestinité, il faut aussi du courage pour la supporter. Quand on doit quitter ses enfants, leur dire au revoir alors qu’on ne sait pas quand on pourra les retrouver. Il me faut beaucoup de force pour ne pas craquer devant eux, ne pas pleurer.
Dans les moments de doute, je remets en question mes choix. Mais je finis toujours par me dire que si j’arrêtais, ma famille ne serait pas plus heureuse. Pendant les débuts du journal, nous avons renoncé à beaucoup de notre confort financier pour permettre les parutions. Cela n’a pas été facile pour les enfants mais aujourd’hui ils comprennent la valeur de ces sacrifices. Malgré les intimidations, les menaces, je continue à écrire. Grâce à la technologie, on peut faire un travail éditorial dans la clandestinité, et c’est ce que nous faisons, au grand dam de nos détracteurs. Pour le moment, même si nous avons dû fuir, nous ne renonçons pas à l’essentiel.

P.P.

Photo : Matthieu Le Breton