SOSAK

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Kinshasa doit faire face à une démographie galopante, qui avait été contrôlée jusqu’à l’indépendance mais qui a explosé par la suite : 400.000 habitants en 1960, plus de 10 millions aujourd’hui (soit vingt-cinq fois plus), et une superficie urbanisée qui a été multipliée par 7, engendrant des densités importantes, voire extrêmes, dans certains quartiers. Les années soixante-dix correspondent à la construction des projets pharaoniques du président Mobutu (échangeurs de Limete et Kinkole, boulevard Lumumba, Cité de l’union africaine, stade…) et de la plupart des grandes avenues qui caractérisent encore Kinshasa aujourd’hui. Cette période marque aussi probablement la fin des grands travaux dans la capitale.
Les années de guerre, avant et après la destitution du président Mobutu en 1997, ont eu des conséquences terribles pour la ville, qui a constitué un refuge pour une population fuyant en grand nombre les conflits à l’intérieur du pays.Sans investissements pour accompagner ces nouvelles arrivées, ni de programme d’entretien pour les infrastructures en place. Les conséquences ont également été désastreuses. Sur le plan économique, Kinshasa a perdu plus de la moitié de ses emplois dans le secteur industriel durant cette période.
Le retour de la stabilité a pris du temps. Ce n’est qu’en 2007 que l’on assiste à la réapparition de grands travaux et que la situation, au moins en ce qui concerne la circulation dans la ville, commence à s’améliorer (boulevard du 30 Juin, boulevard Triomphal, boulevard Lumumba, Avenue du Colonel Mondjiba, avenue du Tourisme, plus récemment avenue Poids-lourds, etc.).
On assiste au retour des investissements privés, de la promotion immobilière de grande ampleur, de constructions verticales dans le centre-ville, avec des immeubles de luxe, des hôtels et des centres commerciaux. Kinshasa est en train de changer de visage et ce changement est rapide. Il est donc important d’encadrer toutes ces initiatives privées comme publiques, pour assurer une cohérence et donner à la ville une image moderne qui lui confèrera un rayonnement national et international. Il y a urgence, d’autant que le dernier plan d’aménagement structuré qui a été approuvé pour la ville de Kinshasa remonte à 1967 (Plan Auguste Arsac de la Mission française d’urbanisme) !
Le diagnostic urbain aujourd’hui révèle en premier lieu une absence de gestion foncière et de contrôle de l’urbanisation. Les chefs coutumiers, les responsables politiques, les services de l’Etat et les ayants droit autoproclamés dans les quartiers, se livrent à une course pour acquérir des terrains, ce qui engendre une forte insécurité foncière et des conflits sans fin. Cette course au foncier et le manque de contrôle font que les terrains les moins appropriés pour l’urbanisation sont distribués et occupés sans aménagement préalable.
D’autre part, en l’absence de planification des fonctions de la ville, il existe très peu de déconcentration des activités économiques et des emplois (tout se trouve à Gombe et Limete), alors que la ville s’est étendue dans l’espace, ce qui conduit les Kinois à supporter de nombreux va-et-vient quotidiens. Ces déplacements sont rendus très difficiles du fait de l’insuffisance d’infrastructures routières et des moyens de transport en commun. L’environnement urbain est particulièrement dégradé. Les conséquences en termes d’érosion sur les pentes et d’inondation dans les zones en aval sont importantes et parfois dramatiques. Les systèmes de collecte des ordures ménagères et d’épuration des eaux usées sont insuffisants à l’échelle de la ville, voire absents dans de nombreux quartiers.

Le SOSAK, outil de planification pour la ville
Face à ces constats, l’AFD a proposé aux autorités de la ville-province de Kinshasa de financer une étude pour définir les grandes orientations stratégiques qui devront encadrer l’aménagement de la ville pour les 15 prochaines années. L’étude vient de s’achever au mois d’août 2014 par l’élaboration du schéma d’orientation stratégique de l’agglomération kinoise (SOSAK).
Ce schéma identifie les zones d’extension de la ville, les zones à fonctions particulières, les zones inconstructibles, ainsi que la localisation des grands équipements, infrastructures et investissements nécessaires à l’accompagnement de ces développements.

Les orientations du SOSAK proposent :
– d’étendre le maillage de voirie pour désenclaver la ville et ses quartiers ;
– de développer le transport en commun autour d’axes lourds structurants ;
– de désengorger le centre-ville vers d’autres pôles d’activités et de commerces spécialisés et équipés ;
– d’anticiper les extensions de la ville en reprenant le contrôle sur les procédures d’aménagement ;
– de mettre à niveau les quartiers existants sous-équipés et enclavés ;
– de penser à une autre échelle les infrastructures et les équipements pour renforcer la fonction métropole ;
– de réconcilier la ville avec son environnement naturel et son passé: le fleuve, les cours d’eau, les collines ;
– de promouvoir la spécificité de Kinshasa à l’échelle nationale et internationale : ville d’art et de culture.

Ces grandes orientations sont traduites dans un parti d’aménagement dont les principales caractéristiques sont les suivantes :
– ouverture d’environ 300 km2 à l’urbanisation pour accueillir les futurs habitants attendus d’ici 2030, dans la continuité de la ville et vers l’Est pour rejoindre Maluku ;
– création d’un maillage de voiries primaires et hyper-structurantes d’une longueur totale d’environ 600 km ;
– mise en place d’un système de transport en commun de grande capacité basé sur la réhabilitation du train urbain (depuis la gare centrale vers N’Djili puis Maluku) et le développement d’un système de Bus à Haut Niveau de Service, « en site propre » ;
– construction de plusieurs équipements d’envergure pour offrir aux populations de meilleurs services et relever le rayonnement de Kinshasa (un pôle universitaire, des hôpitaux modernes, des marchés urbains et un marché de gros international, un grand centre de conférences, des grands équipements culturels…) ;
– amélioration du drainage des eaux pluviales pour limiter les érosions et les inondations ;
– mise en place d’installations pour le traitement des eaux usées ;
– extension et modernisation du système de collecte des ordures ménagères.

Par ailleurs, un projet urbain ambitieux est proposé sur le centre-ville de Kinshasa, en suggérant une réaffectation d’une partie du Camp Kokolo et de l’aéroport de N’Dolo, permettant le prolongement du boulevard Lumumba jusqu’à retrouver la gare, et du boulevard Triomphal jusqu’au fleuve à l’Est et à travers le Camp Kokolo à l’Ouest. Sur la partie Est de l’emprise de l’aéroport de N’Dolo, un centre d’affaires est proposé, ainsi que l’aménagement d’un quartier/base de loisirs en bordure de fleuve. Ces aménagements devraient, d’une part, améliorer considérablement la circulation et le désenclavement du centre-ville et d’autre part, contribuer, de manière forte, à l’amélioration de l’image de la ville, grâce à un quartier moderne et une vraie ouverture sur le fleuve. Le total des investissements nécessaires pour la réalisation de ces équipements et infrastructures représente un montant de l’ordre de 4,7 milliards de dollars, soit une moyenne d’environ 300 millions de dollars par an sur quinze ans.

Quels moyens pour y parvenir ?
Les capacités d’investissements publics demeurent, pour l’instant, limitées. Le budget provenant des recouvrements directs par la ville est particulièrement faible, de l’ordre de 4 euros par habitant (contre 45 euros par exemple à Ouagadougou), les transferts de l’Etat demeurent insuffisants et irréguliers. Pour atteindre la moyenne de 300 millions de dollars d’investissements par an, une ville de 10 millions d’habitants comme Kinshasa, devrait recouvrer 30 dollars par habitant. Nous sommes donc loin du compte.
Les partenaires techniques et financiers de la RDC seront appelés à participer à ces investissements aux côtés des pouvoirs publics congolais, mais des investissements privés seront absolument indispensables pour contribuer à l’aménagement de l’agglomération kinoise. La création d’une société spécialisée dans l’aménagement permettrait, à ce titre, d’assurer l’ensemble des coordinations souhaitables de toutes les opérations d’aménagement, pour le compte et sous le contrôle de l’autorité publique. Elle peut être comparée à un très grand lotisseur. Elle aurait à gérer les travaux d’aménagement du projet avec un souci d’équilibre financier et de moyens, comme le ferait une société privée commerciale, mais au mieux des intérêts des pouvoirs publics qu’elle servirait.
Les enjeux du développement de Kinshasa sont donc immenses face à la très forte croissance démographique et aux importantes fractures urbaines qui doivent être atténuées. Kinshasa est indéniablement une mégapole mais elle doit retrouver son rôle de métropole en améliorant son image et en confortant sa position sur la scène internationale.

Jean-Christophe Maurin
Photo : AFD

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