Theophile Mbemba Fundu

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Impact : Monsieur le ministre, vous avez assumé dans le passé de très hautes responsabilités, à Kinshasa, au gouvernement et à la présidence de la République. Il y a un incontestable poids politique à votre nomination dans le nouveau gouvernement formé en décembre dernier. Quel sens lui donnez-vous ?
Theophile Mbemba Fundu : Ce gouvernement est un gouvernement de cohésion nationale et le Président de la République a tenu à ce que les résolutions des concertations nationales soient appliquées. Dans ce gouvernement nous avons des membres de la société civile, des personnalités politiques de la majorité et de l’opposition, et un premier ministre qui est un gestionnaire d’une grande expérience. C’est un gouvernement de travail comme le veut le Président de la République. Alors dans ce contexte, quel est le sens de ma nomination ? Je suis membre co-fondateur du PPRD et je siège à l’Assemblée nationale depuis 2006. Le choix de me faire revenir aux affaires est la reconnaissance de ma loyauté et d’un travail assidu, dans le respect des engagements pris et toujours dans la vision du Président de la République, Joseph Kabila Kabange.

Monsieur le Ministre, vous avez beaucoup de dossiers sur votre bureau. Pour nous tourner tout de suite vers l’avenir et les projets que vous voulez défendre, comment voyez-vous les priorités de l’enseignement supérieur et universitaire pour les années qui viennent ? Comment aideront-elles à l’émergence de la République Démocratique du Congo à l’horizon 2030 ?
La mission de l’Université répond à une trilogie : la formation, la recherche et le service rendu à la société. Aujourd’hui, il apparaît que nos établissements d’enseignement supérieur ne répondent plus, comme il se doit, à ces trois exigences. Des faiblesses dans la formation, une recherche défaillante pour produire les savoirs qui peuvent transformer la société : il est impératif qu’on y réfléchisse. Dans son discours à la nation devant le congrès, le Président de la République lui-même a posé la question du type d’enseignement universitaire qu’il faut développer. Comme l’Europe l’a fait avec le processus de Bologne en 1998, nous voulons basculer vers le système LMD (Licence, Master, Doctorat, système généralisé dans les pays européens : ndlr), dans le but de développer une connaissance compétitive et dynamique qui réponde aux défis du développement de notre pays. Nous voulons aller vers une économie du savoir adaptée aux besoins réels de notre société.
La loi cadre de l’Enseignement national, promulguée le 11 février 2014 et mise en application un an après, propose une profonde réforme du système éducatif du supérieur notamment l’arrimage au Système LMD de manière à ramener la RDC au niveau des standards internationaux. Cela passe par l’amélioration de la gouvernance, la mise en place de l’assurance qualité, la numérisation des enseignements, l’enseignement ouvert et à distance, la mise en place de cours en ligne (les MOOC, «massive open on line courses»: ndlr) et la prise en compte de la professionnalisation. Ce dernier point repose nécéssairement sur l’appui au secteur Sciences, Technologies et Innovation, car c’est par la recherche scientifique et technologique qu’un pays arrive à produire, acquérir et appliquer, de nouvelles connaissances capables de tracer la voie d’un développement durable et harmonieux. Tout cela va contribuer à l’émergence de notre pays à l’horizon 2030. En effet, des cadres universitaires plus aguerris aux questions de professionnalisation et des chercheurs mieux formés, constitueront un «pool d’intelligence» qui permettra l’innovation et la révolution de la modernité. Nous avons besoin par exemple d’ingénieurs bien formés capables de développer l’agriculture et d’appuyer l’agro-industrie, de promouvoir les filières stratégiques porteuses de croissance, comme l’énergie, les mines…, pour que notre pays accélère sa croissance économique, développe son marché intérieur, s’ouvre au marché mondial et aux flux de capitaux internationaux, et s’affirme comme une puissance émergente à l’horizon 2030.

L’internationalisation de l’enseignement supérieur et l’accès au numérique constituent deux enjeux importants de développement, pour les universités, dans tous les pays de la planète. Comment les envisagez-vous, avec quels partenaires et quels objectifs notamment, dans l’enseignement supérieur et universitaire congolais ?
Comme vous le signalez, l’internationalisation de notre système d’enseignement supérieur et l’accès au numérique sont des enjeux importants pour l’enseignement supérieur et pour le développement du pays. Notre loi-cadre sur l’enseignement national, comme je l’ai déjà dit, ouvre les portes à l’enseignement ouvert et à distance. Aujourd’hui avec la forte demande de notre jeunesse, en matière de formation, nous n’avons pas d’autre choix que de développer le numérique. Face à l’accélération et à la diversification des échanges au niveau international, en mettant en œuvre le LMD, nous nous arrimons progressivement au système universitaire mondial.
Avec quels partenaires, comptons-nous le faire ? Avec des partenaires bilatéraux et multilatéraux qui appuient notre action sur le numérique et le LMD, avec l’appui de la France et de la francophonie. Des campus numériques fonctionnent à Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani et Bukavu. Ces expériences, déjà en marche, seront renforcées dans les jours qui viennent, avec la tenue en France du Sommet pour une université numérique francophone (SoFun, Paris, le 5 juin 2015 : ndlr). Nous travaillons aussi avec le Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES) pour la mise en place du LMD, l’USAID (agence des Etats-Unis pour le développement international : ndlr) pour la redéfinition des curricula en pharmacie, le VLIR (Vlaamse Interuniversitaire Raad, coopération interuniversitaire belge, flamande : ndlr) pour former à l’assurance qualité, le GIZ (Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit, organisme de coopération fédéral allemand : ndlr) pour l’expérimentation du LMD dans la gestion des ressources naturelles durables au niveau des enseignements en agronomie et, enfin, l’UNESCO avec qui nous examinons le soutien qu’ elle peut nous apporter dans la planification de la mise en œuvre du LMD.

Vous avez eu un langage de vérité en prenant vos fonctions et vous avez identifié de nombreux obstacles au développement d’un enseignement supérieur de qualité. Il est trop tôt pour faire un bilan des chantiers que vous avez entrepris, mais voyez-vous, dès maintenant, des signes encourageants ?
Le premier signe, le plus important, est que le Président de la République, Joseph Kabila lui-même, nous interpelle sur cette question. Il faut réformer le système universitaire pour qu’il soit utile à notre société. Le deuxième signe encourageant est que ce message est repris par le Premier Ministre, chef du gouvernement, et donc préoccupe tout le gouvernement. Le troisième signe encourageant est que mon message sur la qualité de l’enseignement adressé aux chefs d’établissements d’enseignement supérieur et universitaire a été bien accueilli.
Pour être plus précis, concernant la professionnalisation des diplômes, la reformulation des programmes orientés dorénavant vers la maîtrise des compétences professionnelles va dans le bon sens. Concernant le renouvellement des cadres, notamment les professeurs, dont la moyenne d’âge tourne autour de 60 ans, la mission envoyée dans les établissements de l’ESU à travers le pays pour la réforme du troisième cycle, donnera ses conclusions à la fin du mois de mars : c’est un gage d’accélération du processus de sélection des établissements et des filières respectifs qui seront désormais concernés dans l’organisation du troisième cycle. Nous comptons aussi sur la coopération bilatérale et multilatérale pour des bourses d’études doctorales. Concernant les partenariats public-privé, on constate qu’il n’y a pas d’adéquation entre la formation et l’emploi. Nous pensons à la mise en place d’un cadre normatif permanent entre établissements d’enseignement supérieur et secteur privé des entreprises, comme c’est prévu dans notre lettre de mission. Ce cadre permettra le développement des filières qui sont porteuses de croissance. Avec tous ces signes encourageants, nous jetons les bases de la réforme, qui prendra le temps nécessaire pour permettre au gouvernement de réaliser les objectifs de la loi-cadre sur l’Enseignement national.

Monsieur le ministre, de manière plus personnelle, vous êtes un homme politique qui a parcouru tout le Cursus honorum de la chose publique, et vous êtes aussi un universitaire brillant. S’il fallait ne choisir, de manière exclusive, qu’une carrière, avec le recul de l’expérience, laquelle choisiriez-vous ? Et comment faites-vous encore aujourd’hui pour concilier les deux ?
Je suis un scientifique et comme professeur des universités, j’ai travaillé dans la société civile avec le souci constant d’apporter ma contribution au développement du pays. A ce titre, je suis passé de la chimie, à la chimie organique, à la biochimie, puis je me suis spécialisé en biochimie de la nutrition, pour travailler à l’amélioration de l’alimentation et de la nutrition des populations en milieu rural. Dans les années 1990, avec la démocratisation du pays, je me suis mis à militer pour le changement dans notre pays, et dans le même temps nous avons mis au point et vulgarisé un aliment riche en protéines, le pois cassé africain en langue locale « kikalakasa », dont je porte d’ailleurs le sobriquet. Au contact du terrain et des problèmes, je me suis dit qu’en m’impliquant dans la politique, j’aurais la capacité de contribuer au changement dans la société congolaise. Depuis, j’ai assumé les fonctions politiques que vous avez mentionnées et aujourd’hui je n’ai plus le temps nécessaire pour me consacrer à la recherche. Mais je dirige toujours les mémoires, les thèses et j’ai toujours gardé mes enseignements en biochimie, mais avec moins d’heures que lorsque j’étais au parlement.
Il est vrai qu’il est difficile pour moi d’être un chercheur à temps plein ; cependant en faisant de la politique dans un secteur comme celui de l’enseignement supérieur, je pense donner le meilleur de moi-même pour contribuer à la transformation positive de l’enseignement national au niveau du supérieur. S’il faut faire un choix aujourd’hui, je fais celui de rester à la croisée des chemins, entre l’université et la politique, ce qui rejoint la troisième mission de l’enseignement supérieur et universitaire, celle qui consiste à être au service de la société.

Propos recueillis par Patrick Demougin
Photo : Martin van der Belen

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