Tintin est-il raciste ?

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« Hergé s’est borné à réaliser une œuvre de fiction dans le seul but de divertir ses lecteurs. Il y pratique un humour candide et gentil » précise le tribunal de Bruxelles, mettant ainsi fin à l’action engagée cinq années auparavant par un ressortissant congolais résidant en Belgique. Bienvenu Mbutu Mondondo demandait, sinon l’interdiction pure et simple de l’album, du moins l’ajout d’un avertissement portant sur la nature raciste du contenu.
Cette décision judiciaire n’est pourtant qu’un épisode de plus dans la carrière mouvementée d’un album de Tintin qui suscite depuis longtemps le débat.
L’album incriminé est d’abord publié dans le « Petit XXème », supplément jeunesse de la revue catholique d’extrême droite le « Vingtième siècle ». Hergé y a été engagé en 1925 (il a alors 18 ans), et il y a créé un héros qui allait devenir le personnage de fiction belge le plus connu au monde : Tintin. Après une aventure Chez les Soviets, en URSS, Hergé envoie son personnage au Congo belge. Il s’agit pour le directeur du journal qui emploie le dessinateur, de susciter des vocations coloniales.
Mais Hergé n’a jamais mis les pieds en Afrique et se contente de visiter le musée de Tervuren, près de Bruxelles, pour se documenter sur le nouveau lieu des aventures de son personnage. Le Congo de Tintin est un Congo de fantaisie, dans lequel on chasse le lion ou le rhinocéros et dont les habitants sont des Africains noirs parodiques, issus de l’imaginaire colonial, aux faciès caricaturaux, aux réactions enfantines et au langage ridicule. Hergé, des années plus tard, confessera : « C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : « Les Noirs sont de grands enfants, heureusement que nous sommes là ! », etc. Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique.»
Si l’album connaît un grand succès – il est même redessiné et mis en cou leurs en 1947 – il n’est guère apprécié par son propre créateur, qui le considère comme un pêché de jeunesse.
Le livre tombe peu à peu dans l’oubli et n’est plus édité jusque dans les années 70, quand, selon Hergé, un groupe de Zaïrois le contacte et lui demande de rééditer cette aventure qui se passe dans leur pays. C’est donc à la demande des Congolais que l’album réapparaît en librairie et un journaliste de l’hebdomadaire « Zaïre » peut même écrire à l’époque : « Si certaines images caricaturales du peuple congolais données par Tintin au Congo font sourire les Blancs, elles font rire franchement les Congolais, parce qu’ils y trouvent matière à se moquer de l’homme blanc qui les voyait comme cela. » Pourtant, trente ans plus tard, la polémique sur le caractère raciste de l’œuvre va éclater.
En 2007, c’est d’abord une association britannique qui demande et obtient le retrait du livre des rayons « jeunesse » des librairies et bibliothèques anglaises, puis la Suède censure purement et simplement l’album ; enfin l’action de Bienvenu Mbutu Mondondo, soutenue par le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France), traîne l’éditeur (Hergé est mort en 1983) devant les justices belge et française. La polémique fait rage : doit-on considérer une œuvre du début du XXème siècle avec les critères du XXIème ? Tintin au Congo peut-il être lu par des enfants sans qu’on prenne la précaution de le contextualiser ? Pour les uns, censurer Tintin au Congo serait un précédent fâcheux qui ouvrirait la porte à la censure d’une grande part du patrimoine littéraire qui ne respecte pas nos valeurs actuelles. Pour les autres, on ne peut continuer à mettre dans les mains de lecteurs non avertis un livre qui perpétue des stéréotypes racistes. La décision de justice, qui donne tort aux partisans de la censure, ne met pourtant pas un terme au débat. Plusieurs artistes prennent position, notamment en Afrique.
Pour le dessinateur congolais Tembo Kash, Tintin au Congo fait partie du patrimoine congolais et, s’il regrette évidemment l’aspect graphique caricatural des Noirs d’Hergé, il considère que la notoriété internationale de Tintin a servi le Congo en l’intégrant dans l’imaginaire mondial. Barly Baruti, autre auteur renommé de la BD congolaise, pense qu’il faudrait que les auteurs africains dessinent un anti-Tintin au Congo, mettant en scène un personnage noir en visite en Belgique sur le même modèle que Tintin visitant le Congo.
Donner la parole au colonisé, instrumentaliser l’imaginaire colonial pour parler de l’Afrique d’aujourd’hui et dénoncer les méfaits du racisme, c’est précisément le travail de l’artiste sud-africain Joe Dog (Anton Kannemeyer) qui ne cesse depuis vingt ans de reprendre le graphisme et les scènes de Tintin au Congo pour dénoncer avec humour et férocité le regard occidental sur l’Afrique (voir les illustrations ci-contre toutes issues de ses ouvrages).
Ainsi, Tintin au Congo, œuvre mal aimée par son créateur, livre polémique en Europe comme en Afrique, devient une arme efficace contre tous les stéréotypes racistes.
Peut-être qu’Hergé, cet humaniste plein d’humour, aurait aimé ce retournement inattendu de situation, sans doute plus conforme à l’idée qu’il se faisait de son personnage toujours prêt à combattre les injustices.

Illustration : Tintin au Congo revu et interprété par l’auteur de BD sud-africain Joe Dog dans l’ouvrage Pappa in Afrika.