Un art de pêche unique au monde…

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En 1883, Henry Morton Stanley arrive sur l’île habitée par des pêcheurs Enya. Il fera de ce « Poste des Stanley Falls » ce qui allait devenir plus tard la capitale de la Province Orientale.
Le site, à l’entrée de la ville, est facilement accessible. Les Wanganis, du nom des chutes « Wagenia » en langue bantoue, se sont organisés en coopérative de pêcheurs. On aurait aimé que la magie de la rencontre récompensât une longue approche le long du fleuve et que l’accès fût réservé à de rares initiés.
Aujourd’hui quelques minutes de conduite suffisent sur un chemin parfaitement carrossable. A l’arrivée, une paillote en dur abrite quelques créations artisanales reproduisant en miniature le dispositif de pêche. L’accueil est chaleureux, extrêmement détendu, nullement pesant.
Une fois cette première .tape franchie et ce petit moment de désillusion surmonté, la magie opère. On se trouve face à un mikado géant que renforcerait encore un entrelacs de lianes. Le cérébral l’emporte sur le contemplatif. Il faut savoir comment cela fonctionne. Nul besoin de patienter longtemps. Un guide improvisé se trouve à vos côtés. Il raconte l’histoire de ses ancêtres et répond à vos questions sur cette technique de pêche, unique au monde, merveilleusement préservée jusqu’à nos jours.
Au cours de la saison sèche, les pêcheurs plantent dans les rapides un échafaudage de perches entre les roches et les blocs arrondis percés de trous. Ces perches sont reliées entre elles par des traverses solidement nouées avec des lianes qui peuvent également servir de tendeurs ou d’attaches pour les nasses. Celles-ci peuvent mesurer deux fois la hauteur d’un homme. Elles sont disposées dans le courant avec un savant système de relevage par leur pointe. Les rapides conduisent les poissons dans ces pièges qu’il leur sera difficile de contourner.
L’esprit apaisé, la curiosité satisfaite, le regard du visiteur peut se laisser aller et se perdre dans un rêve hors du temps.

L’instant magique
Le ciel est bas, il vient de pleuvoir. Le bruit rassurant du grondement des eaux laisse entendre que ni la rivière ni moi ne resterons secs : moi d’images, elle de poissons. Pas de « belle » lumière colorée. Le noir et blanc s’impose comme une évidence. Il facilite la remontée du temps. Le « spot » touristique disparait. Ni le fleuve, ni l’île Wana Rusari, en face, ne laissent transparaitre de scories d’une civilisation mal contrôlée. Tout est vierge, tout le redevient. Trois pêcheurs, muscles bandés, ont dénoué une nasse et doivent remonter le courant. Lorsqu’ils passent devant l’île, le temps marque une pause. Mon appareil aussi. Assez longue pour la lumière, assez longue pour imprimer ma mémoire. L’image est belle et l’instant privilégié. Des bruits de voix m’arrachent de la contemplation du spectacle. Ce sont des sons joyeux de personnes qui ne travaillent pas, qui ne peinent pas.
Je redescends en aval des remous et comprends les raisons de ce tumulte. C’est l’heure de la toilette. Toilette du corps, ronde des enfants, repos des vieillards. Une silhouette fantastique sort du bouillonnement des eaux. Elle attire à elle une partie de l’écume et s’en lave le corps. Je ne sais plus qui est qui, qui est quoi, tant le pêcheur fait partie de son élément, il est le fleuve. Je m’approche désireux de figer cette vision qu’il serait difficile de décrire. L’appareil est petit, il n’effraie pas, la silhouette sourit et d’un clignement d’œil, perdu dans une abondante mousse de savon, donne son consentement. C’est l’instant tant recherché de la connivence du photographe avec son sujet. Pas de mots, pas de geste, pas de merci. Un sourire. Mais il est l’heure. Un rapport à rédiger. On ne vient rarement . Kisangani que pour son seul plaisir. On a tort.
Lecteurs d’Impact qui vous rendez . Kisangani, une fois descendus à l’aéroport international de Bangboka, demandez où se trouve le peuple Enya ; et allez faire la découverte de ces pêcheurs intrépides à la technique si particulière.

Bernard Poudevigne

Photo : Bernard Poudevigne